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la gauche à l’assaut des familles
entretien réalisé par Ariane Azéma & Laurence Duchêne
Vacarme N°1 en 1997

André Fortané a fondé le Conseil national des associations familiales laïques (CNAFAL) en 1967 et fait scission en 1988 pour créer l’Union des familles laïques (UFAL). Sans jamais avoir été affilié à un parti, son engagement de militant de gauche a été sans partage : brigadiste international pendant la guerre d’Espagne, il a été résistant et déporté pendant la seconde guerre mondiale. Il préside l’UFAL pour la dernière année.

M. Moreau a longtemps été syndicaliste CFDT dans la métallurgie. Ce n’est qu’en 1992 qu’il entre dans le militantisme familial. Il s’agit pour lui de mettre à profit son expérience dans une action de terrain auprès des classes populaires. Il est aujourd’hui secrétaire général de la Confédération nationale des associations populaires familiales syndicales (CNAPFS) fondé en 1951 et héritier des Associations familiales ouvrières de 1945.

Deux militants d’associations familiales de gauche reviennent sur leurs motivations et le sens de leur action. Que représente la famille, pourquoi s’y investir, quel modèle doit-on défendre... où il apparaît que modèle familial rime avec choix de société. VACARME : Pourquoi en tant que militant de gauche, choisir le terrain de la famille ?

M. Moreau : La famille, c’est un existant : une structure sociale centrale de fait. La société compte aujourd’hui un grand volet d’actifs, et un grand volet de chômeurs et d’exclus. Les jeunes entrant de plus en plus difficilement dans le milieu du travail, leur seule alternative, c’est le milieu familial qui peut leur éviter d’être complètement rejeté hors de la société dans une situation de non-droit, et de perte de citoyenneté. La famille est importante, elle permet le relais, l’accueil, le maintien d’une dignité minimale. Ce que la société ne fait pas. Nous avons aussi notre rôle à jouer pour transformer la société, pour créer une société différente : il faut toujours avoir un peu d’utopie.

M. Fortané : La famille est un cadre dans lequel retentissent tous les événements de la vie civile civique : chômage, diminution du pouvoir d’achat, etc. C’est donc une caisse de résonance immédiate du contexte social. Il est vrai que la famille ressemble à la société : elle est parfois oppressive. On peut évoquer l’autorité abusive des hommes sur les femmes, des adultes sur les enfants ou encore les questions de patrimoine dans un système vénérant l’argent et les échanges financiers. Mais à côté de cela, il y a dans la famille des pratiques sociales qui se situent exactement à l’inverse. Elle est une société de solidarité gratuite contre la société d’échanges marchands et monétaires. À travers les problèmes familiaux, il est possible de traiter de tous les problèmes de la société. Cela a été déterminant pour notre engagement. Nous nous y sommes aussi engagés parce que sur ce terrain-là les laïcs étaient absents. L’institution familiale crée un maillage de l’ensemble du territoire. Faut-il faire l’impasse, en se disant : la réaction occupe ce terrain, il n’y a plus rien à y faire, subissons ? J’ai pris le parti exactement opposé.

Les allocations familiales et la notion de compensation des charges de l’enfant sont un enjeu central au sein de l’Union nationale des associations familiales (UNAF), quelle est votre position sur ce point ?

M. Moreau : Nous sommes favorables à la remise en cause du quotient familial. Par contre, nous nous opposons à l’imposition des allocations familiales parce qu’elles ne doivent pas être considérées comme un revenu des parents mais comme un droit lié à l’enfant.

M. Fortané : C’est notre combat. Il est difficile. Nous sommes favorables à la reconnaissance de l’enfant comme une personne à part entière voire comme un citoyen. Nous exigeons qu’il dispose de ressources personnelles et directes de telle manière qu’il ne soit plus à la charge financière de sa famille. Considérant que l’enfant est un élément central de la famille, nous défendons une réforme en profondeur du sort et des ressources de l’enfant. Il faut instaurer le salaire social à l’enfant. [Ndlr : l’Union des familles laïques (UFAL) propose, dans une perspective redistributrice, une refonte complète du système fiscal et d’allocations familiales afin de mettre en place un salaire social attribué nommément à l’enfant mais géré par ses parents]

Quelle est votre conception de la famille ?

M. Moreau : Il n’y a pas, selon nous, de modèle familial unique, et pas de modèle familial à promouvoir. Nous avons ainsi rapidement pris en considération les familles monoparentales. De même, les familles immigrées vivant en France doivent être partie prenante au même titre que l’ensemble de celles résidant en France.

M. Fortané : Nous pensons que la famille est diverse. Les familles peuvent adopter librement des modes de vie différents dès lors qu’elles assument leurs responsabilités par rapport aux enfants. Nous ne confondons pas couple et famille. Le couple, c’est deux personnes qui décident librement de vivre ensemble selon un partage qu’elles organisent elles-mêmes. À partir du moment où elles ont un enfant commun, elles sont en situation de responsabilité. Par exemple, le couple est libre de divorcer mais non de divorcer n’importe comment quand il y a un enfant. Il a passé un contrat en procréant : c’est un contrat d’ordre public qui ne peut être modifié contrairement au contrat d’ordre privé relatif au couple.

Quelle est la conception de la famille développée par vos adversaires, les associations de droite ?

M. Moreau :
Les Familles de France (FF) ou les Associations familiales catholiques (AFC) ont une démarche humanitaire et caritative : elles s’intéressent aux individus et récusent toute action de masse.

M. Fortané : Elles pensent que la famille est la cellule originelle et de base de la société. La société, ce n’est rien d’autre qu’un amas de cellules familiales. Les associations de droite sacralisent la famille et en donnent d’ailleurs une traduction juridique. Elles prétendent que la famille est une personne morale ayant des droits particuliers qui appellent des mesures législatives et réglementaires. Certaines vont même jusqu’au droit de vote familial.

Quelle est votre stratégie au sein de l’UNAF ?

M. Moreau : Nous travaillons de manière régulière et très proche avec la Confédération syndicale des familles (CSF) et le Conseil national des associations familiales laïques (CNAFAL). Dans ce cadre, nous examinons les oppositions, ce qu’il faut faire avancer. Au moment de l’élection du président de l’UNAF, en juin dernier, nous avons œuvré pour Brun, candidat de la CSF. La CSF est un partenaire avec lequel nous avons des rencontres suivies, comme avec le CNAFAL.

M. Fortané : Depuis toujours nous avons eu pour souci de nous faire respecter au sein de l’UNAF. Nous ne jouons pas la politique du pire, et nous ne sommes pas des fanatiques du groupuscule : nous n’éprouvons aucune fierté insolente à être isolés dans notre coin. Dans la mesure où nous pouvons faire avancer les choses, aussi peu que ce soit, nous essayons de le faire. Bien entendu sans jamais nous compromettre sur les grandes orientations qui restent les nôtres publiquement. Notre stratégie c’est d’y être, de s’exprimer, d’accepter d’être minoritaire quand il n’y a pas d’autres moyens, de chercher à ne pas être isolés quand c’est possible.

Dans quelles mesures ces associations représentent-elles un danger pour la démocratie ? En ce qui concerne leur représentativité, diriez-vous que leur position de force est usurpée ?

M. Moreau :
Elles représentent un danger pour la démocratie dans la mesure où elles font avancer des positions néfastes. Par exemple, dans leur opposition à l’avortement. Le problème se pose plutôt pour nous maintenant de savoir comment consolider le pouvoir acquis au sein de l’UNAF. Quant à dire qu’il y a usurpation en ce qui concerne leur représentativité, je ne sais pas si l’on peut aller jusque là. On peut le penser.

M. Fortané : Dans leur perspective, la famille est une unité en soi, les individus disparaissent au bénéfice d’une personnalité transcendante : c’est le contraire de la démocratie. Il n’y a plus de démocratie dans un système pareil, sauf la démocratie paternaliste qui consiste à faire croire qu’on prend en compte l’opinion de l’autre. Quant à leur représentativité, n’oubliez pas que s’ils sont dominants, c’est au bénéfice d’un abstentionnisme militant considérable. Lorsqu’il s’agit de l’institution familiale représentative de toutes les familles de France, vous trouvez environ 1 million de familles adhérentes. Cela signifie qu’il y a environ 9 à 10 millions de familles extérieures et que l’UNAF ne représente que 10 % des familles de France. Dans ces 10 %, les familles de droite ont réussi à être majoritaires. Cela ne signifie pas qu’elles soient effectivement dominantes.
Méli-mélo associatif

À droite et à gauche. Catholiques, protestantes ou laïques. Les associations familiales pullulent. Petit lexique pour se retrouver.

L’Union nationale des associations familiales (UNAF) est une association loi 1901, semi-publique, indépendante mais financée par l’État. Elle détient actuellement le monopole de la représentation institutionnelle de toutes les familles françaises. Héritière de la Fédération nationale des familles instituée par le régime de Vichy en décembre 1942, républicanisée en 1945, elle acquiert sa forme définitive en 1975. L’UNAF est composée de mouvements familiaux implantés dans les unions départementales des associations familiales (UDAF). C’est une instance de représentation et de défense des familles au sein du Conseil Economique et Social, au Conseil Supérieur de l’Audiovisuel et dans de nombreux organismes administratifs.

Huit fédérations dominent l’UNAF, totalisant plus de 400 000 membres répartis au sein de 4 000 associations environ :
- à droite, la Confédération nationale des associations familiales catholiques (CNAFC) et Familles de France (FF),
- au centre, les Associations familiales protestantes (AFP), la Fédération nationale des associations familiales rurales (FNAFR),
- à gauche, la Confédération syndicale des familles (CSF), les Associations populaires familiales syndicales (CNAPFS), le Conseil national des associations familiales laïques (CNAFAL) et l’Union des familles laïques (UFAL).

Structurellement, les associations de droite sont largement majoritaires. Pourtant, en juin 1996, l’élection du président de l’UNAF a donné lieu à un changement dans le rapport de force politique. M. Burnel, président de l’UNAF depuis 1976, soutenu par l’ensemble des associations de droite a été remplacé par M. Brun, membre de la CSF et soutenu par les associations de gauche.

L’Union des familles laïques (UFAL) compte environ 4 300 membres répartis en 45 associations dans une trentaine de départements.

Les Associations populaires familiales syndicales (APFS) reconnaissent officieusement environ 22 000 membres. Ses bastions sont dans l’Est, la Picardie, les régions Rhône-Alpes et Languedoc-Roussillon.

L’Union nationale des associations familiales (UNAF) est représentée en tant que telle au Conseil Economique et Social. Elle a droit à elle seule à une délégation de 10 membres. Aucun de ces représentants n’appartient à une association familiale laïque. L’ensemble des associations, qu’elles soient culturelles, sportives ou autres, n’a droit qu’à 5 représentants.
 
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