L’islam et la République laïque, par Michel Delmas (L’Harmattan, coll. Débats laïques)

Encore un ouvrage dans l’excellente collection que dirige notre ami Gérard Delfau. On s’étonne quand même que soit annoncées en première de couverture la préface d’Odon Vallet (plutôt partisan d’une laïcité « ouverte »), et la postface de Ghaleb Bencheikh, président contesté (1)Les islamistes lui reprochent son discours ultra-républicain sur le voile ; les laïques s’étonnent de le voir présent aux Rencontres annuelles de la Ligue islamique du Nord –les Frères musulmans. de la Fondation pour l’Islam de France. Mais après tout, le double langage est aussi permis aux laïques…

Approbation globale sur le fond

C’est un ouvrage très documenté, qui tente de couvrir l’ensemble de la problématique, des origines à nos jours (au risque peut-être de faire redondance avec d’autres ouvrages connus, y compris dans la même collection). La recherche islamologique est à saluer (même si elle ne sert qu’à problématiser l’Islam, mais sans pouvoir faire litière des interprétations théologiques contraires). La laïcité adjectivée (donc sans principe) comme le racisme antimusulman (que d’aucuns appellent à tort « islamophobie ») sont résolument combattus.

On ne saurait qu’approuver les points de vue développés sur des questions concrètes (vraies pierres de touche de la laïcité) : voile à l’école, offensive islamiste (politique), Baby-Loup, adultes accompagnateurs de sorties scolaires, etc. De même, on partagera les critiques fondées sur les positions de l’Observatoire de la laïcité, du Conseil d’Etat, et l’influence du droit anglo-saxon en général.

La notion d’ordre public « immatériel », reprise d’une thèse récente, est utilement soulignée.

Les derniers chapitres, sur les projets de révision de la loi de 1905, sont pertinents (compte tenu de la minceur des informations disponibles à l’époque de rédaction de l’ouvrage). Oui, la volonté du Président « d’organiser l’islam de France » est contraire à la loi de séparation.

Quelques réserves

La volonté de bien faire et de combattre le rejet par principe de l’Islam, comme ses détournements politiques extrémistes, conduit à mon avis à un optimisme un peu irréaliste sur les intentions affichées par le CFCM et divers théologiens. Plus généralement, la volonté justifiée de dédiaboliser l’islam s’égare dans des considérations de fond sur les valeurs supposées de cette religion, dont des citations choisies nous dressent le portrait en rose. Or, du strict point de vue de la laïcité, c’est une religion comme les autres, ni plus ni moins contraire en tant que telle aux principes de la République, mais dont l’expression doit s’y soumettre… ce qu’aucune n’a jamais admis spontanément jusqu’ici. La plus grande méfiance est donc de mise avec ce type d’interlocuteur : toute religion se proclame « de paix et d’amour »… et aucune n’est exempte de crimes et de haine ! Tenons-nous en au « fait religieux », sans nous laisser fasciner par son contenu, encore moins arbitrer entre ses interprétations : la question de savoir si le voile est ou non une obligation religieuse est d’ailleurs vaine, puisque toutes les juridictions le reconnaissent comme telle, du seul fait des déclarations des intéressé(e)s.

On aurait par ailleurs aimé plus de discernement vis-à-vis des personnages cités. Ainsi Tareq Obrou, disciple d’Al Qaradawi, nommé plusieurs fois, ne nous paraît pas un modèle, et on est surpris de découvrir au passage le nom d’Hani Ramadan. On regrettera également la référence (note 21 de la page 87) à l’ECLJ (European center for law and justice), organe qui ne dénonce l’application de la charia que parce qu’il est ultra-catholique, menant une vigoureuse croisade contre la laïcité, l’IVG et les droits des femmes (Grégor Puppynck, militant actif anti-IVG et juriste, représente le Vatican auprès des organes du Conseil de l’Europe !).

Que cela ne nous empêche pas de compulser ce travail considérable. Même si on peut douter des vertus du dialogue « théologique » avec les musulmans, on y apprend bien des choses utiles. L’Islam ne mérite « ni excès d’honneur ni indignité » : encore faut-il en avoir un minimum de connaissance pour combattre les islamistes qui en font un détournement politique. C’est ce à quoi ce livre peut contribuer.

Note(s)   [ + ]

1.Les islamistes lui reprochent son discours ultra-républicain sur le voile ; les laïques s’étonnent de le voir présent aux Rencontres annuelles de la Ligue islamique du Nord –les Frères musulmans.

Un commentaire

  1. Albert Gellot sur

    Pour Odon, je suis d’accord avec vous, mais de lui, j’aime beaucoup : « Plus la religion relie, plus elle divise. Elle creuse un fossé entre croyants et incroyants, fidèles et infidèles, pieux et impies. En multipliant les obligations alimentaires ou vestimentaires, une religion crée l’uniforme entre les siens et le contraste avec les autres. Lorsque la différence n’est plus vivable, il n’y a plus que la guerre pour rétablir le droit d’autrui . On peut amender une loi, on peut modifier un contrat, voire organiser un divorce, on ne négocie pas une religion. Tous ceux qui l’ont tenté ont échoué. » (Odon Vallet, dans son Petit lexique des idées fausses sur les religions)