L’accord entre l’Etat et Total : une école sous peu totalement happée?

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Depuis 3 à 4 ans maintenant, à la fin de chaque année scolaire, les élèves de CM1 reçoivent un viatique : un livre qu’ils sont censés lire durant l’été puis travailler avec leur maître(sse) en CM2. Si l’on feuillette les pages de ces livres estivaux, on tombe très vite sur le logo de la fondation Total : ce qui ne choque pas (1)Quoique… cf. la question écrite n° 112 117 de Martine Billard, l’été étant une période, de par les pérégrinations autoroutières que cette saison induit, où l’on use beaucoup d’essence et où la famille vacancière a maintes occasions de faire le plein de carburant. Autant rouler et lire Total, donc.

Toute entreprise comme tout commerçant rêve d’avoir une clientèle absolument captée. Total est en train peut-être de réaliser un tel souhait. Son slogan est : « Vous ne viendrez plus chez nous par hasard ». Mais, à présent, plus besoin de venir à Total, puisque Total vient à nous, et cela dès notre enfance.

La réforme des rythmes scolaires libère une petite partie de l’après-midi auparavant passée à se fatiguer en classe (2)Cette réforme a pour but affiché de réduire de trois-quarts d’heure par jour le temps de présence des élèves dans la quiétude de la salle de classe pour les livrer au bruit et à l’agitation des centres aérés pour donner la possibilité aux enfants de rester à l’école, non plus pour s’y instruire, mais pour prendre part à des activités enrichissantes, sportives et/ou culturelles. C’est ce que l’on appelle les Pedt (projets éducatifs territoriaux), lesquels, dans la circulaire n° 2013-036 du 20-3-2013, sont ainsi définis : « Le projet éducatif territorial (PEDT), mentionné à l’article D. 521-12 du code de l’éducation, formalise une démarche permettant aux collectivités territoriales volontaires de proposer à chaque enfant un parcours éducatif cohérent et de qualité avant, pendant et après l’école, organisant ainsi, dans le respect des compétences de chacun, la complémentarité des temps éducatifs ». Pour l’instant, on ignore quelle sera la teneur exacte de ces activités périscolaires ni si celles-ci seront tout à fait gratuites. Mais heureusement, prenant en compte le porte-monnaie du contribuable (chacun sait en effet que la réforme des rythmes scolaires va accroître les impôts locaux, vu les frais afférents pour les municipalités), Total, apprend-on, a signé un accord avec l’Education nationale lui permettant de consacrer 4 millions d’euros dans le cadre des PEdT. De mauvaises langues diront que l’entreprise rend d’un côté à la collectivité une petite partie de ce qu’elle ravit sans vergogne de l’autre (il se murmure que Total bénéficierait de facilités fiscales lui permettant d’échapper pour une bonne part à l’impôt sur les sociétés en France).

Le dossier de presse indique donc que « quatre millions d’euros seront affectés au soutien de structures à but non lucratif, notamment afin d’accompagner la grande réforme des rythmes éducatifs dans le premier degré ». Plus judicieux mais moins insidieux aurait été d’employer non pas le participe passé affectés mais investis. En effet, si le PEdT permet de proposer à chaque enfant un parcours éducatif cohérent et de qualité dès le moment de l’école-instruction (et non pas seulement lors de l’école-garderie), cela signifie que l’école va être sous peu le lieu d’un immense marché. On peut alors se demander si, dans une telle école du commerce débridé, la laïcité, c’est-à-dire la rupture par rapport à tout groupe de pression, sera maintenue, bref s’il y sera possible d’apprendre réellement à être homme et à faire des choix de citoyen raisonnés et non pas à devenir presque inconsciemment un consommateur hésitant entre des marques d’essence…

Note(s)   [ + ]

1. Quoique… cf. la question écrite n° 112 117 de Martine Billard
2. Cette réforme a pour but affiché de réduire de trois-quarts d’heure par jour le temps de présence des élèves dans la quiétude de la salle de classe pour les livrer au bruit et à l’agitation des centres aérés
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