Quand le ministère de la Culture réécrit l’histoire

Mais que devait donc « expier » la France, par l’érection du Sacré-Cœur — si l’on ose dire ? 

Le Monde du 14 octobre résume : « Selon le ministère de la Culture, c’est à “une mauvaise lecture de l’histoire” que le Sacré-Cœur doit de ne jamais avoir été classé. Longtemps, la basilique a été associée aux événements de la Commune de Paris, la croyance publique laissant entendre que son édification avait été décidée pour “expier les crimes des communards”.

De fait, c’est au sommet de la butte Montmartre que débuta l’insurrection des Parisiens [emmenés par les Parisiennes !] le 18 mars 1871, lorsque les troupes d’Adolphe Thiers vinrent enlever les canons de la Garde nationale qui y étaient entreposés. Mais la décision d’édifier la basilique a été prise dès 1870, affirment les historiens. “Ces querelles sont derrière nous mais ont retardé le processus de protection”, reconnaît [sic] Roselyne Bachelot. »

Un « symbole de l’ordre moral(1)Gouvernement à majorité monarchiste. Le rétablissement de la République n’eut lieu qu’en 1875. alors triomphant, de la réaction la plus cléricale »

Que disent au juste les historiens, de cette question de date ? Citons cette fois Le Point(2)Article de François-Guillaume Lorrain : https://www.lepoint.fr/culture/mais-pourquoi-veulent-ils-detruire-le-sacre-coeur-01-03-2017-2108556_3.php — que l’on ne suspectera pas d’être la voix des Communards :

« (…) ce fut une initiative privée, qui débuta sans pour autant viser la Commune. (…) Alexandre Legentil, propriétaire de grands magasins de tissus, (…) demanda pardon en raison des “malheurs qui désol(ai)ent le pays et des attentats sacrilèges commis à Rome (envahie par les troupes françaises qui mirent fin au pouvoir temporel du pape)”. (…) l’évêque de Nantes, Mgr Felix Fournier, venait d’attribuer la défaite de la France à une punition divine pour un siècle de déchéance depuis la Révolution (…) argumentaire, qui moins d’un siècle plus tard reviendra avec succès sous Vichy (…).

Il servit à un lobbying clérical efficace “après la chute de la Commune. Après des débats houleux, le vote de l’Assemblée nationale composée en 187[3] à majorité de royalistes cléricaux permet de reconnaître l’église d’utilité publique et autorise l’expropriation. (…) Financée par une souscription publique — près de 10 millions de Français vont verser leur écot pour une pierre —, ce projet, symbole de l’ordre moral alors triomphant, de la réaction la plus cléricale, ne va être achevé, ironie de l’histoire, qu’en 1891, alors que la République a déjà versé dans l’anticléricalisme. Le conseil municipal tentera bien en 1904 d’ériger en face la statue du chevalier de La Barre, symbole de l’intolérance religieuse [elle le fut en 1905], celle-là sera finalement éloignée.(3)En 1926, dans le minuscule square Nadar ; puis fondue sous Pétain en 1941 pour les canons allemands. Une nouvelle statue fut érigée en 2001, dans le même endroit discret.

On a donc le choix dans la date : 1870 pour “le symbole de la réaction la plus cléricale”, ou 1873 pour “l’expiation de la Commune” ? C’est dans les deux cas aussi laid que le monument lui-même (remarquait déjà Zola), qui mérite pour cela d’être laissé en place… avec les explications historiques qui s’imposent !


Lire le communiqué de presse de l’UFAL sur le sujet :

Print Friendly, PDF & Email

Note(s)   [ + ]

1. Gouvernement à majorité monarchiste. Le rétablissement de la République n’eut lieu qu’en 1875.
2. Article de François-Guillaume Lorrain : https://www.lepoint.fr/culture/mais-pourquoi-veulent-ils-detruire-le-sacre-coeur-01-03-2017-2108556_3.php
3. En 1926, dans le minuscule square Nadar ; puis fondue sous Pétain en 1941 pour les canons allemands. Une nouvelle statue fut érigée en 2001, dans le même endroit discret.

Au sujet de l’auteur

Militant laïque, professeur puis haut-fonctionnaire, Charles Arambourou est actuellement magistrat financier honoraire. Il est responsable de la commission Laïcité de l’UFAL.