Contribution de la science au débat sur les salles d’injections

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[NDLR : Les structures d’accès à la drogue, par Raymond Mari]
À juste titre, la drogue provoque l’effroi, le dégoût, la révolte. Elle est un facteur de dégradation individuel et social, un effroyable moyen de drainer des masses financières énormes au bénéfice d’intérêts cyniques.
Si la répression doit être sans concession à l’encontre des trafiquants, l’humanité doit s’y substituer pour soigner les malheureux pris dans la spirale de l’addiction et qui y perdent toutes les valeurs morales communes, pour n’être plus qu’une ruée infernale vers le produit. Dans cette course éperdue, ils sont exposés à tous les dangers, la perte du lien social étant l’un des plus graves.
Reconstituer ce contact avec le « monde des vivants » en utilisant l’accès au produit, seul objectif des toxicomanes, est l’ambition des structures d’accueil. Reconstruire la relation avec un milieu sanitaire dépourvu de risque et générateur d’intégration est indispensable.
Les moralistes d’une vieille droite campée sur ses certitudes répressives sont évidemment contre. Leur société n’admet pas la faiblesse – des autres – qu’ils taxent d’irresponsabilité. Nous, peuple de gauche, ou tout simplement membres d’une société tolérante, voulons sauver ces enfants perdus, car nous savons la détresse qui détruit les individus et leur milieu familial.
À cet effet, nous nous appuierons sur l’analyse d’experts qui cherchent des solutions ressortant de constats objectifs éliminant les considérations idéologiques.

Le débat public sur les salles d’injection de drogues médicalement supervisées a émergé l’été dernier après la remise aux pouvoirs publics d’une expertise collective de l’Inserm préconisant d’expérimenter et d’évaluer, en France, cet outil de réduction des risques. Ce débat est aujourd’hui relancé.

Le 18 avril, la publication d’un article dans la prestigieuse revue scientifique The Lancet apporte de nouvelles données scientifiques confirmant les bénéfices en santé publique observés après l’ouverture d’une salle de consommation supervisée à Vancouver. L’étude menée par l’équipe de chercheurs canadiens montre que la proportion d’overdoses mortelles a chuté de 35 % dans le périmètre de la salle de consommation depuis son ouverture en 2003. Cette salle montre ainsi qu’elle permet de sauver des vies après avoir offert de nombreux bénéfices aux usagers de drogues, tels que l’accès aux soins et une passerelle vers le sevrage. Cette publication confirme d’un point de vue épidémiologique que l’implantation des salles d’injection a un réel impact de santé publique sur la baisse de la mortalité liée à l’usage de drogues.

L’initiative de Vancouver a pu voir le jour grâce à une réelle volonté de collaboration entre les milieux politiques, associatifs et scientifiques. Dans le quartier de la salle de consommation, plutôt que de réprimer les usagers de drogues qui consommaient dans la rue ou de les envoyer en prison, la police s’est donnée pour mission de les référer à cette structure de réduction des risques. À une réponse essentiellement répressive s’est substituée une réponse sanitaire se traduisant concrètement par une porte d’entrée vers le système de soins pour une population qui en restait privée ; et une réponse sociale permettant de pacifier les relations entre les usagers de drogues et les riverains en limitant les comportements de consommation et en particulier les pratiques d’injection visibles dans l’espace public.

Encore une fois, à l’instar des expériences de Genève, Bilbao et de bien d’autres encore, Vancouver met en évidence que les bénéfices des salles d’injection peuvent concerner à la fois les usagers de drogues, le voisinage des scènes de consommation et la société dans son ensemble.

Le débat sur les salles d’injection montre également qu’il est essentiel de réaffirmer que la dépendance aux drogues ne doit pas être considérée à travers le prisme de l’idéologie. L’usage de drogues peut conduire à la dépendance qui correspond plutôt à une affection ayant les caractéristiques d’une maladie chronique contre laquelle le sujet est malheureusement démuni. Serait-il raisonnable de considérer qu’un déprimé, cloué au lit par sa maladie, est un paresseux, ou qu’un hypertendu présentant des pics tensionnels n’a pas de volonté ? Certainement pas ! L’usager de drogues peut être incapable de contrôler sa consommation ou se retrouver contraint, par manque d’alternatives, de réaliser ses injections dans des conditions d’hygiène dramatiques en raison de la précarité de ses conditions d’existence.

La réponse sociétale à la dépendance aux drogues devrait toujours être guidée par des impératifs de santé publique et se situer prioritairement dans le champ de la prévention des risques, de l’attention à l’autre et de la médecine, en raison des conséquences majeures de l’usage de drogues. Dans cette optique, des modèles associant les logiques de réduction des risques, de soin et de sevrage, et dépassant l’apparente controverse entre salles d’injection et arrêt de la consommation de drogues doivent être favorisés en France, afin de proposer aux usagers une palette de solutions diversifiées et efficaces. Les salles d’injection ne constituent pas une solution miracle à la gestion de la consommation de drogues, mais elles peuvent permettre d’améliorer la santé des usagers de drogues les plus démunis et les plus vulnérables.

Dans ce débat, il est primordial de s’appuyer sur une démarche basée sur des preuves scientifiques. Dans un contexte où les politiques des drogues sont encore trop souvent exclusivement traitées à travers le prisme de la morale et de la répression, un mouvement social intitulé la Déclaration de Vienne a été lancé par des chercheurs lors de la dernière Conférence internationale sur le sida en 2010, invitant à fonder les politiques de lutte contre les drogues sur la science plutôt que sur l’idéologie. Appliquons donc cette démarche, essayons de nous extraire de la polémique entre partisans et opposants des salles d’injection et donnons à la science l’opportunité d’évaluer si ce dispositif pourrait être une mesure de santé publique adaptée au contexte français.

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