Chronique sur la politique industrielle (février 2012) – 2

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1. Extraits d’une interview de Pierre Bourdieu au Monde Diplomatique en janvier 1992

 
a. « Je lisais récemment un article d’un auteur allemand sur l’Égypte ancienne. Il montre comment, dans une période de crise de la confiance envers l’État et le bien public, on voyait fleurir deux choses : chez les dirigeants la corruption, corrélative du déclin du respect de la chose publique et, chez les dominés, la religiosité personnelle associée au désespoir concernant les recours temporels. De même, on a le sentiment, aujourd’hui, que le citoyen, se sentant rejeté à l’extérieur de l’État (qui au fond ne lui demande rien en dehors de contributions matérielles obligatoires et surtout pas du dévouement, de l’enthousiasme), rejette l’État, le traitant comme une puissance étrangère qu’il utilise au mieux de ses intérêts »

b. « Je pense à ce que l’on a appelé le « retour à l’individualisme » sorte de prophétie auto-réalisante qui tend à détruire les fondements philosophiques du Welfare state et en particulier la notion de responsabilité collective (dans l’accident du travail, la maladie ou la misère) cette conquête fondamentale de la pensée sociale (et sociologique). Le retour à l’individu, c’est aussi le retour à la responsabilité individuelle (on peut blâmer la victime) et à l’action individuelle (on peut lui prêcher la self help), tout cela sous couvert de la nécessité inlassablement répétée de diminuer les charges de l’entreprise.

« La réaction de panique rétrospective qu’a déterminée la crise de mai 1968, révolution symbolique qui a secoué tous les petits porteurs de capital culturel, a créé (avec en, renfort, l’effondrement inespéré des régimes type soviétique) les conditions favorables à la restauration culturelle aux termes de laquelle « Sciences Po » a remplacé la « pensée Mao ». Le monde intellectuel est aujourd’hui le lieu d’une lutte visant à produire et à imposer de « nouveaux intellectuels », donc une nouvelle définition de l’intellectuel et de son rôle politique de la philosophie et du philosophe désormais engagé dans les vagues débats « néo-aroniens » d’une philosophie politique sans technicité, d’une science sociale réduite à une politologie de soirée électorale et à un commentaire sans vigilance de sondages commerciaux sans méthode. Platon avait un mot magnifique pour tous ces gens, celui de « doxosophe » : « ce technicien-de-l’opinion-qui-se-croit-savant » (je traduis le double sens du mot) pose les problèmes de la politique dans les termes mêmes où se les posent les hommes d’affaires, les hommes politiques et les journalistes politiques (c’est-à-dire très exactement ceux qui peuvent se payer des sondages).

2. Karl Marx et la dette des États

 
« L’endettement était (…) d’un intérêt direct pour la fraction de la bourgeoisie qui gouvernait et légiférait aux moyens des Chambres. C’était précisément le déficit de l’État qui était l’objet même de ses spéculations et la source principale de son enrichissement. Au bout de quatre à cinq ans, nouvel emprunt. Or, chaque nouvel emprunt fournissait à l’aristocratie une nouvelle façon de rançonner l’État, qui, maintenu artificiellement au bord de la banqueroute, était obligé de traiter avec les banquiers dans les conditions les plus défavorables » (dans « La lutte des classes en France » Messidor, référence citée par Roger Martelli)

3. Texte de Gramsci

 
« Où est donc passé le personnage économique de l’entrepreneur-propriétaire, du capitaine d’industrie, qui est indispensable à la production, qui fait prospérer l’usine grâce à sa prévoyance, à ses initiatives, au stimulant de l’intérêt individuel ? Il s’est évanoui, il s’est liquéfié dans le processus de développement de l’instrument de travail, dans le processus de développement du système des rapports techniques et économiques qui constituent les conditions de la production et du travail.
Le capitaine d’industrie est devenu chevalier d’industrie, il se niche dans les banques, dans les salons, dans les couloirs des ministères et des parlements, dans les bourses. Le propriétaire du capital est devenu une branche morte de la production. Puisqu’il n’est plus indispensable, puisque ses fonctions historiques se sont atrophiées, il devient un pur agent de police, il place « ses droits » immédiatement dans la main de l’État pour qu’il les défende sans pitié.
L’État devient ainsi l’unique propriétaire de l’instrument de travail, il assume toutes les fonctions traditionnelles de l’entrepreneur, il devient la machine impersonnelle qui achète et distribue les matières premières, qui impose un plan de production, qui achète les produits et les distribue : l’État bourgeois, celui des bureaucrates incompétents et inamovibles ; l’État des politiciens, des aventuriers, des coquins.
[…] Voilà comment s’est développé l’instrument de travail, le système des rapports économiques et sociaux. La classe ouvrière a acquis un très haut niveau d’autonomie dans le domaine de la production, parce que le développement de la technique industrielle et commerciale a supprimé toutes les fonctions utiles inhérentes à la propriété privée, à la personne du capitaliste… Le système capitaliste est ainsi devenu source de décomposition et de ruine. Les salariés des entreprises de biens productifs créent ses institutions représentatives comme fonctions du travail, comme fonctions de l’autonomie conquise d’un autogouvernement. Le conseil d’usine est la base de ses expériences positives, de la prise de possession de l’instrument de travail, c’est la base solide du processus qui doit culminer dans la dictature, dans la conquête du pouvoir d’État à diriger vers la destruction du chaos, de la gangrène qui menace d’étouffer la société des hommes, qui corrompt et dissout la société des hommes ».

Écrit le 14 février 1920 et extrait de « Gramsci dans le texte », Editions Sociales, 1975

4. La Charte d’Amiens, octobre 1906

 
« Le Congrès confédéral d’Amiens confirme l’article 2, constitutif de la CGT :

« La CGT groupe, en dehors de toute école politique, tous les travailleurs conscients de la lutte à mener pour la disparition du salariat et du patronat.
Le Congrès considère que cette déclaration est une reconnaissance de la lutte de classe, qui oppose sur le terrain économique les travailleurs en révolte contre toutes les formes d’exploitation et d’oppression, tant matérielles que morales, mises en œuvre par la classe capitaliste contre la classe ouvrière. Le Congrès précise, par les points suivants, cette affirmation théorique : dans l’œuvre revendicatrice quotidienne, le syndicalisme poursuit la coordination des efforts ouvriers, l’accroissement du mieux-être des travailleurs par la réalisation d’améliorations immédiates, telles que la diminution des heures de travail, l’augmentation des salaires, etc. Mais cette besogne n’est qu’un côté de l’œuvre du syndicalisme : d’une part il prépare l’émancipation intégrale, qui ne peut se réaliser que par l’expropriation capitaliste, et d’autre part, il préconise comme moyen d’action la grève générale et il considère que le syndicat, aujourd’hui groupement de résistance, sera, dans l’avenir, le groupe de production et de répartition, base de réorganisation sociale.
Le Congrès déclare que cette double besogne, quotidienne et d’avenir, découle de la situation des salariés qui pèse sur la classe ouvrière et qui fait, à tous les travailleurs, quelles que soient leurs opinions ou leurs tendances politiques ou philosophiques, un devoir d’appartenir au groupement essentiel qu’est le syndicat.
Comme conséquence, en ce qui concerne les individus, le Congrès affirme l’entière liberté pour le syndiqué, de participer, en dehors du groupement corporatif, à telles formes de lutte correspondant à sa conception philosophique ou politique, se bornant à lui demander, en réciprocité, de ne pas introduire dans le syndicat les opinions qu’il professe au-dehors. En ce qui concerne les organisations, le Congrès déclare qu’afin que le syndicalisme atteigne son maximum d’effet, l’action économique doit s’exercer directement contre le patronat, les organisations confédérées n’ayant pas, en tant que groupements syndicaux, à se préoccuper des partis et des sectes qui, en dehors et à côté, peuvent poursuivre en toute liberté la transformation sociale ».

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