Politique scolaire et néoliberalisme: L’école des inutiles

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Voici une fâcheuse anecdote que rapportent Hans Peter Martin et Harald Schumann dans leur livre Le Piège de la mondialisation.

En 1995, à l’hôtel Fairmont de San Francisco se réunirent « cinq cents hommes politiques, leaders économiques et scientifiques de premier plan ». Et telle fut l’évidence posée dès le début de cette réunion : « dans le siècle à venir, deux-dixièmes de la population active suffiraient à maintenir l’activité de l’économie mondiale ». Une question angoissante saisit alors l’assemblée de ce distingué aréopage : comment continuer à gouverner paisiblement les « quatre-vingts pour cent d’humanité surnuméraire, dont l’inutilité a été programmée par la logique libérale ? » (1)Jean-Claude Michéa, L’enseignement de l’ignorance. . Le cheval de Troie alors inventé prit dans la bouche d’un des intervenants la cynique et méprisante appellation de tittytainment (mixte nauséeux de entertainment, divertissement, et de tits, seins en argot) : « cocktail de divertissement abrutissant et d’alimentation suffisante permettant de maintenir de bonne humeur la population frustrée de la planète » (2)Hans Peter Martin et Harald Schumann, op. cit..

D’où trois conséquences :
1° Il est certain que pour les 20 % de l’humanité bien lotie, il conviendra que l’enseignement continue d’être ce qu’il doit être : celui qui permet de maîtriser le monde tel qu’il est (et ainsi un ministre de l’Education nationale qui aura commis des programmes dans lesquels le mot dictée n’apparaîtra que dans le syntagme «  dictée à l’adulte » continuera pourtant chaque soir de faire une dictée « classique » à sa fille)  ;
2° Pour ce qui concerne les 80 % de l’«  humanité surnuméraire », eh bien ! à eux seront proposés non pas des cours mais des divertissements pédagogiques : à tout prix les détourner d’eux-mêmes et de la misérable vie que des gouvernements négriers leur concoctent à leur insu. A quoi bon donner un savoir (par nature coûteux et dangereux) à des sous-hommes qui de toutes façons ne sont destinés qu’à servir de main-d’œuvre corvéable à merci pour les bénéfices outranciers d’un capitalisme inhumain !
3° Pour que de tels divertissements pédagogiques soient mis en place, il faut des maîtres qui se renient eux-mêmes, ou bien des maîtres par homonymie : on garde le nom, mais la signification change. Non plus des maîtres-magister qui maîtrisent le savoir qu’ils sont censés transmettre à des élèves afin de les rendre plus aptes à résister lorsqu’ils seront adultes, mais des maîtres-dominus (3)Le latin magister a donné le mot « maître » en français, ce doux mot par lequel les élèves appellent celui qui devant eux leur dispense un savoir qu’il maîtrise et qu’il est capable d’élémentariser ; en revanche, dominus se traduit également par « maître », sauf que le maître dont il s’agit ici est celui qui asservit son esclave et non plus celui qui, au sein d’une salle de classe, libère ses élèves en les instituant, en leur permettant d’organiser en eux leurs savoirs de telle façon qu’ils puissent plus tard livrer bataille au réel et non lui balbutier un « oui » servile et consumériste., c’est-à-dire des maîtres paradoxaux : des maîtres incapables de tenir leur classe (nos élèves n’aiment pas être amusés) mais tout à fait capables d’asservir leurs élèves car les maintenant dans un rapport au réel tout à fait phagocyté par l’esprit marchand. Pour former des esclaves décérébrés rien ne vaut une pédagogie « spontanéiste » dispensée dans un lieu de vie.
Encore une fois, ce qui se joue au niveau de l’école, c’est une question de vie ou de mort : l’école doit-elle être un lieu critique d’émancipation permettant à des esprits de s’éveiller à eux-mêmes ou bien n’est-elle qu’un lieu d’abrutissement mou dont le seul but est de former des sur-consommateurs tout à fait oublieux en eux de leur part de spiritualité ? L’homme se réduit-il à n’être qu’un porte-monnaie ambulant ? Ou bien vit-il sur cette planète pour comprendre le vrai en menant une vie de loisir et non de labeur sans fin ?

Et effectivement, là où la nausée vous gagne, c’est lorsque vous entendez des gens de gauche, des gens prétendument dévoués au peuple et à son émancipation, donner de la voix pour encourager la destruction de l’école ! Que la droite cherche à asservir les pauvres pour jouir davantage, rien de choquant : c’est dans l’ordre des choses. Mais que vous soyez trahi par ceux-là mêmes qui font profession de vous défendre, voilà le honteux et le scandaleux !
Car ne l’oublions pas, la création des IUFM, ces instituts où l’on forme des maîtres par homonymie, ces instituts où délibérément le savoir est mis à la marge, où le divertissement en matière d’enseignement est éhontément révéré, de tels cloaques sont l’œuvre d’un ministre de gauche. Ces maîtres que J.-C. Milner regroupe dans ce qu’il appelle la Corporation (4)Pour faire vite, d’autant qu’il « n’est pas aisé de la nommer, surtout si l’on ne veut blesser personne », disons que dans la Corporation on trouve les maîtres qui refusent d’être des maîtres au sens noble et s’en trouvent bien, des maîtres qui éprouvent un « ressentiment à l’égard de ceux qui, dans leurs propres rangs et dans les autres corps d’enseignement, parviennent encore, tant bien que mal, à être ce qu’ils doivent être ». (Jean-Claude Milner, De l’école. sont eux aussi de gauche et, ne le nions pas, ont réellement souci de leurs élèves (à la différence du mépris sans nom de nos gouvernants tauliers) : néanmoins, à leur insu, ils condamnent ceux qu’ils aimeraient sauver. En effet, dauber sur l’enseignement tel qu’il a pu être mis en œuvre avant 1968 (pour faire vite) et qui continue d’être appliqué tel quel dans les écoles des quartiers bourgeois et par des officines privées, fouler aux pieds un enseignement où le maître montre la vérité à ses élèves jusqu’à ce que d’eux-mêmes ils tournent le regard vers elle et l’embrassent, un tel mépris du savoir fondamental ne peut qu’entraîner l’asservissement des élèves dont nous avons la charge. Enfin, les programmes de 2002 auxquels certains jeunes impétrants de l’IUFM vouent un culte irraisonné, ces programmes qui ont signé la mort des disciplines sur l’autel de la transdisciplinarité (5)Dans les programmes de 2002 apparaît une rubrique horaire qui n’existait pas auparavant, les domaines transversaux : « Maîtrise du langage et de la langue française : 13 h réparties dans tous les champs disciplinaires dont 2 h quotidiennes pour des activités de lecture et d’écriture » (Qu’apprend-on à l’école élémentaire ?, p. 161). (tout est dans tout et réciproquement, mais plus rien n’est assignable), de tels contre-programmes sont là aussi l’œuvre d’un ministre de gauche.

Un de mes maîtres nous disait que le peuple serait toujours trahi par les politiques, même ceux de gauche, pour la seule raison que les politiques sont des bourgeois, qu’ils évoluent dans un monde de signes, alors que le peuple a un rapport direct avec le monde, le rapport de la force brute qui transforme le réel via le travail. Je crains hélas ! qu’il avait raison…

Note(s)   [ + ]

1. Jean-Claude Michéa, L’enseignement de l’ignorance.
2. Hans Peter Martin et Harald Schumann, op. cit.
3. Le latin magister a donné le mot « maître » en français, ce doux mot par lequel les élèves appellent celui qui devant eux leur dispense un savoir qu’il maîtrise et qu’il est capable d’élémentariser ; en revanche, dominus se traduit également par « maître », sauf que le maître dont il s’agit ici est celui qui asservit son esclave et non plus celui qui, au sein d’une salle de classe, libère ses élèves en les instituant, en leur permettant d’organiser en eux leurs savoirs de telle façon qu’ils puissent plus tard livrer bataille au réel et non lui balbutier un « oui » servile et consumériste.
4. Pour faire vite, d’autant qu’il « n’est pas aisé de la nommer, surtout si l’on ne veut blesser personne », disons que dans la Corporation on trouve les maîtres qui refusent d’être des maîtres au sens noble et s’en trouvent bien, des maîtres qui éprouvent un « ressentiment à l’égard de ceux qui, dans leurs propres rangs et dans les autres corps d’enseignement, parviennent encore, tant bien que mal, à être ce qu’ils doivent être ». (Jean-Claude Milner, De l’école.
5. Dans les programmes de 2002 apparaît une rubrique horaire qui n’existait pas auparavant, les domaines transversaux : « Maîtrise du langage et de la langue française : 13 h réparties dans tous les champs disciplinaires dont 2 h quotidiennes pour des activités de lecture et d’écriture » (Qu’apprend-on à l’école élémentaire ?, p. 161).
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