Autonomie, quand tu nous tiens

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Depuis quelque temps déjà, le mot « autonomie » fait florès. On glorifiait hier l’autonomie de l’« apprenant », censé construire lui-même son propre savoir. On glorifie aujourd’hui l’autonomie dont jouissent les établissements scolaires censés définir leur « projet » et décider de leur organisation. Le remède que le gouvernement propose pour rendre l’université compétitive ? L’autonomie ! Tel est le maître-mot de la loi dite Pécresse, censée apporter aux universités une plus grande liberté en matière financière et en matière de gestion des ressources humaines.

Il est vrai que le mot est noble : ne plus subir de contraintes extérieures, ne plus être sous la dépendance d’un autre, agir en fonction de sa seule loi, n’est-ce pas là le plus haut degré de la liberté ? Tout porte à croire, hélas, que le mot d’autonomie est en train de subir le même destin que le mot « réforme » qui a fini par désigner exactement l’inverse de ce qu’il signifie.
De même que vous pouvez être certains que ceux qui utilisent les mots « réforme », « progrès », « modernisation » sont en train de vous annoncer une régression, le mot d’autonomie est désormais systématiquement utilisé pour désigner une nouvelle aliénation.

Considérons la pédagogie centrée sur l’autonomie de l’enfant : loin de conquérir de la maîtrise et de la liberté, l’enfant qu’on invite à découvrir par lui-même des savoirs (que le maître ne prend pas la peine d’expliquer préalablement dans leur rigueur et leur systématicité) restera aliéné aux évidences d’opinion. Ne parlons même pas de l’angoisse que cette généreuse pédagogie ne manque pas de faire naître chez les élèves à qui l’on prête « la science infuse », ce qui constitue, pour le moins, un étrange présupposé. Il n’est pas difficile de voir comment l’école produit l’effet exactement inverse de celui recherché : elle finit par abandonner les enfants à la pensée naturelle dont la confrontation aux savoirs doit justement les délivrer. Il en va de même de l’autonomie des établissements. Qui pensera sérieusement que les projets d’établissements — dont certains prônent des valeurs aussi vagues que « l’épanouissement des élèves » — vont endiguer la baisse de niveau que l’école subit depuis trente ans ? Sans compter que, sous couvert d’autonomie, on ne fait que renforcer la concurrence entre les établissements : celui qui aura la bonne idée de promouvoir dans son projet des options rares est quasiment certain d’attirer les enfants d’une bourgeoisie très au fait des stratégies de contournement de la carte scolaire. C’est ainsi que l’autonomie fait le lit d’une école à deux vitesses et rompt avec le principe républicain d’égalité. Venons-en à la réforme des universités : là encore, au nom de l’autonomie, la loi Pécresse ne manquera pas de renforcer le lien de dépendance des universités à l’égard de la demande économique et de la société marchande.

Pour se faire une idée plus approfondie, on lira avec profit les deux analyses que Jean-Noël Laurenti et Jacques Maillard nous proposent sur ce sujet. Isabelle Voltaire revient sur la Lettre aux éducateurs publiée à la rentrée scolaire pour en dénoncer le caractère « flatteur et contradictoire » : le Président de la République laisse croire qu’il entend renouer avec les principes de l’école républicaine et rompre avec le passé alors qu’il ne fait qu’agiter les vieilles lanternes du pédagogisme et entérine les désastreuses réformes menées depuis trente ans. Le dossier de ce numéro d’UFAL Ecole sera consacré à une question qui a alimenté, durant de longs mois, un débat fécond au sein du secteur école de l’UFAL : faut-il étendre la loi du 15 mars 2004 à l’université ? Ce dossier est constitué de trois contributions — celles de Pierre Barracca, de Jean-Noël Laurenti et de Catherine Kintzler — qui présentent des positions différentes sur la question de savoir s’il serait opportun, efficace et légitime d’interdire le port des signes religieux à l’université. Dans la rubrique « Actualité », Evelyne Bigou revient avec beaucoup de vivacité sur la dernière journée de grève de la fonction publique à laquelle nombre d’enseignants ont participé. Jean-François Chalot, enfin, gratifie, selon la tradition, ce numéro d’UFAL Ecole d’une note de lecture qui porte cette fois sur l’ouvrage d’Yves Careil, L’expérience des collégiens.

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