Quand le ministre du Logement demande un « petit effort » aux allocataires d’APL, il désigne les plus pauvres pour boucler un budget d’austérité, pendant que l’investissement locatif privé reste arrosé d’avantages fiscaux.
Le 19 septembre 2026, Vincent Jeanbrun a annoncé le gel des aides personnelles au logement pour 2027. Un « petit effort », a-t-il dit, pour boucler un budget d’austérité et dégager des marges, notamment pour un prêt à taux zéro « parentalité » destiné à aider certaines familles à acheter. On retranche le loyer des locataires modestes pour un coup de pouce patrimonial à ceux qui peuvent encore accéder à la propriété, et surtout pour faire des économies.[1]
Selon la DREES, 78 % des aides au logement allaient en 2022 aux 20 % de personnes les plus modestes. Le « tout le monde » de Jeanbrun, ce sont celles et ceux qui n’ont déjà plus de marge.
Une décennie de coups de rabot
En 2025, la Cnaf a versé 16,1 milliards d’euros d’aides au logement (APL, allocation de logement familiale et allocation de logement sociale) à 5,6 millions de bénéficiaires ; l’APL à elle seule pèse 7,4 milliards.[2] Pour des millions de familles, c’est ce qui rend le loyer payable. Quand l’aide stagne et que le loyer continue de monter, le taux d’effort s’envole ; derrière viennent les impayés et, au bout, les procédures d’expulsion.
Depuis 2017, ces aides sont traitées comme un gisement d’économies. Cinq euros de baisse forfaitaire en octobre 2017. Réduction de loyer de solidarité dès 2018 : l’État baisse l’APL et fait payer la différence aux bailleurs sociaux, jusqu’à 1,3 milliard d’euros par an. Gels et sous-indexations répétés des barèmes. « Contemporanéisation » des ressources en 2021, qui a fait chuter le nombre d’allocataires. Suppression de l’APL-accession.
On a chaque fois parlé de mesure technique, limitée, provisoire. Mises bout à bout, elles ont organisé l’appauvrissement du droit au logement. Le gel prévu pour 2026 a dû être retiré en nouvelle lecture.[3] Celui de 2027 revient comme si de rien n’était.
Recentrage et fusion
Le gouvernement a aussi « recentré » les APL des étudiants extra-européens. Depuis le 1er juillet 2026, un étudiant hors Espace économique européen (UE, Islande, Liechtenstein, Norvège) et hors Suisse, titulaire d’un titre « poursuite d’études », n’a plus droit à l’APL s’il n’est pas boursier sur critères sociaux.[4] Or cette bourse CROUS exige, hors réfugiés, deux ans de domicile en France et deux ans de foyer fiscal de rattachement : l’étudiant venu étudier n’y a, en pratique, pas accès.
On retire donc, en cours de bail, 150 à 250 euros par mois, qui permettaient de payer une chambre. « Recentrage » est le nom administratif de cette exclusion.
Dans le même temps, le gouvernement a poussé l’idée d’une allocation de solidarité unifiée fusionnant RSA, prime d’activité et APL. On parle de simplification et d’« incitation au travail ». On conditionnerait le toit à l’emploi. Le Conseil national de l’habitat l’a rejetée par 31 voix contre et 2 pour. Le Conseil d’État a ensuite calé le calendrier. Le projet n’est pas mort.
Raboter sans construire
Raboter les aides à la personne sans construire de logements abordables laisse les loyers où ils sont et les files d’attente où elles sont.
Depuis le plan Barre de 1977, l’État a substitué l’aide à la personne à l’aide à la pierre. Les loyers ont absorbé les APL, le privé a profité d’un financement public du loyer, le déficit de logements abordables s’est creusé. L’UFAL le répète depuis des années : le logement n’est pas une marchandise comme une autre.
La Fondation pour le logement des défavorisés comptabilise 4,2 millions de personnes mal logées et 12,3 millions fragilisées par le logement. Près d’un million n’ont pas de logement personnel, dont 350 000 personnes sans domicile. Plus de 2,7 millions de ménages attendent un HLM ; moins d’un sixième des demandes aboutissent. En 2024, 24 556 ménages ont été expulsés avec le concours de la force publique — quatre fois plus qu’en 2001.[5]
Le plan Relance logement promet surtout de la défiscalisation. Le dispositif Jeanbrun consiste à acheter de l’investissement locatif privé à coups d’avantages fiscaux. On a connu Scellier, Pinel et les autres : l’argent public construit du patrimoine pour ceux qui en ont déjà, rarement des toits pour ceux qui n’en ont pas. Les 2,7 millions de demandeurs HLM attendent des logements, pas un nouveau produit fiscal.
La Réduction Locative Sociale (RLS) continue de ponctionner les organismes HLM : encore 900 millions d’euros en 2026, après des années à 1,3 milliard. On affaiblit ceux qui construisent et gèrent le parc social, puis on s’étonne que la production ne suive pas. 118 000 agréments en 2025 ne réparent pas dix ans de ce régime.
Relancer une politique du logement
Nous demandons :
- d’abandonner immédiatement le gel des APL annoncé pour 2027 et de rétablir une revalorisation au moins égale à l’évolution des loyers ;
- d’abroger l’exclusion des étudiants extra-européens du bénéfice des APL ;
- de rejeter toute fusion des APL avec le RSA qui conditionnerait le droit au logement à l’emploi ;
- d’en finir avec la RLS, cet impôt déguisé sur les HLM ;
- de revenir à une grande politique d’aide à la pierre : construction massive de logements sociaux dans les zones tendues, avec la Caisse des dépôts, les organismes HLM, Action Logement et l’État ;
- de rénover les passoires et bouilloires thermiques et d’encadrer réellement les loyers ;
- d’appliquer pleinement la loi SRU.
Il faut maintenant se mobiliser contre ces politiques d’austérité et imposer le renouveau d’une politique du logement.
Note(s)
- Le Monde, « Le gel annoncé des APL, un énième coup de rabot qui fragilisera les locataires les plus pauvres », 22 septembre 2026.[↩]
- Cnaf, Rapport d’activité 2025 de la branche Famille.[↩]
- Sénat, rapport n° 312 (2025-2026) sur le PLF 2026, article 67.[↩]
- Caf, « APL : ce qui change au 1er juillet 2026 pour certains étudiants ».[↩]
- Fondation pour le logement des défavorisés, 31e rapport sur l’état du mal-logement, 2026.[↩]