Le livre que Catherine Kintzler vient de publier (La Respiration laïque, Minerve, 2026) fait suite à Penser la laïcité, paru en 2014. Ces deux ouvrages exposent une théorie philosophique de la laïcité. Cela ne va de soi : on tient d’ordinaire la laïcité pour une valeur, un corpus juridique ou un principe historiquement constitué, non pour un concept. Catherine Kintzler démontre que la pensée peut construire le concept de laïcité à partir d’un champ où elle « n’a affaire qu’à elle-même ».
Tout part d’une anomalie : pourquoi John Locke, l’un des plus grands penseurs du libéralisme politique et de la tolérance, juge-t-il nécessaire d’exclure les athées de la société ? Ce point d’étrangeté soulève un problème radical, celui de la constitution de l’association politique. Catherine Kintzler le résout en isolant le discriminant qui sépare deux types de régime politique : dans le régime de tolérance, l’association politique est conçue sur le modèle religieux, comme une communauté « fiduciaire » qui repose sur un acte d’adhésion ; dans le régime de laïcité, au contraire, l’association politique ne renvoie qu’à elle-même et n’exige aucune forme de croyance.
Le lecteur de Penser la laïcité retrouvera, dans La Respiration laïque, ce noyau philosophique à partir duquel la laïcité se construit comme un dispositif radicalement distinct du modèle des démocraties anglo-saxonnes. Il y retrouvera d’autres analyses qui lui sont familières : la distinction entre régime de laïcité et principe de laïcité, la dualité du régime laïque et ses deux dérives symétriques (la « laïcité adjectivée » et l’« extrémisme laïque »), le rapport que la laïcité entretient avec l’école publique.
Il n’y a cependant pas de redondance entre les deux ouvrages. La Respiration laïque propose en effet un nouveau déploiement du concept de laïcité. Ce redéploiement, plus resserré, s’ordonne à partir de deux questions structurantes : la question de la nature du lien politique (le lien politique prend-il modèle sur le lien religieux ?) et celle de l’extension du concept de laïcité (la laïcité s’impose-t-elle partout et tout le temps ?). Il trouve, en outre, son centre de gravité dans un concept inédit, celui de « respiration laïque », qui donne son titre à l’ouvrage. Ce livre pourrait se résumer à cette proposition schématique : la laïcité nous permet de mieux respirer.
La « respiration », en l’occurrence, n’est pas seulement une métaphore. Elle est une idée qui rend intelligible la relation entre laïcité et liberté.
La forme la plus fondamentale de la « respiration laïque » se situe dans la nature même du lien politique. Catherine Kintzler montre que le régime de laïcité se construit à partir d’un « espace non saturé », autre concept qui vient enrichir la construction de son modèle. Si les démocraties anglo-saxonnes conçoivent le lien politique sur le mode de la coexistence de communautés existantes, l’association laïque s’auto-constitue : elle ne suppose aucune appartenance préalable et n’attend, de la part des citoyens, rien d’autre que « la volonté de faire des lois ensemble ». En posant au fondement de l’association politique le principe de non-appartenance, la laïcité ménage un vide qui entretient constamment « un appel d’air » : non seulement toutes les appartenances et les convictions sont en théorie possibles, mais l’individu se voit garantir la liberté d’en changer ou de n’en avoir aucune. Cette garantie est d’autant plus solide que la suspension de tout lien préexistant dans la constitution même de l’association politique laïque conduit à penser le citoyen comme un atome, un pur sujet de droits. On comprend ce que ce vide peut avoir de libérateur : il permet à chacun de se délier de ses appartenances, de déployer sa singularité, d’être un « électron libre ». On mesure a contrario ce que le « vivre-ensemble » interconvictionnel peut avoir d’étouffant : parce que l’individu y est défini par ses convictions et ses appartenances, il se trouve toujours englué dans un corps moléculaire.
La « respiration laïque » revêt une deuxième forme, plus concrète, que Catherine Kintzler analyse dans le troisième chapitre de la première partie de l’ouvrage : celle de « la distinction des espaces et des moments ». La laïcité exige que la puissance publique et ses agents s’abstiennent de toute référence religieuse. Mais ce principe d’abstention ne saurait valoir partout ni tout le temps : dans l’espace intime comme dans l’espace social, les individus jouissent de la liberté d’expression. Nul ne peut respirer dans le vide absolu. Pour que la « respiration laïque » soit possible, la dualité entre abstention et liberté d’affichage doit être maintenue.
La « respiration laïque », enfin, est au principe de l’institution scolaire, objet de la deuxième partie de l’ouvrage [1]. Catherine Kintzler montre que l’école publique, quand elle est fidèle à ses principes fondateurs, est aussi un « appel d’air ». Appel, d’abord, à se hisser au-delà de soi-même : c’est à l’école que l’élève découvre qu’il n’est pas réductible à son être social, qu’il est aussi un sujet capable de comprendre les raisons des vérités qu’on lui présente. Appel, ensuite, à un ailleurs : en ouvrant l’élève à « l’océan de la littérature et de l’art », l’école lui permet de respirer un autre air que celui de son époque et de son milieu social.
Ce livre convainc le lecteur que la laïcité ne peut se passer d’une théorisation philosophique. Si le détour par la théorie est nécessaire, c’est d’abord parce qu’il est impossible de comprendre la spécificité de la laïcité à partir de la réalité phénoménale. Les démocraties qui s’inspirent du régime de tolérance garantissent aux individus, peu ou prou, les mêmes droits et libertés que la République française. Pour rendre la laïcité intelligible, il faut remonter jusqu’aux principes de l’association politique. La théorisation permet, en outre, de dissiper les confusions entre laïcité et tolérance, laïcité et sécularisation, liberté de conscience et liberté religieuse ou encore individualisme libéral et individualisme laïque. Elle permet, enfin, de trancher des questions qui ressurgissent régulièrement dans l’actualité [2]. C’est là, sans doute, ce qui rend la théorie de Catherine Kintzler si précieuse. Au-delà de sa cohérence interne, son dispositif a une double vertu : en réunissant des phénomènes distincts dans un même champ conceptuel, il éclaire et structure la réflexion ; il offre des outils très efficaces pour lutter contre ceux qui cherchent à vider la laïcité de sa substance ou, à l’inverse, à la rigidifier pour en faire une arme contre les musulmans.
Note(s)
- Rappelons que Catherine Kintzler fut signataire de la « Lettre ouverte à Lionel Jospin » (publiée le 2 novembre 1989 dans Le Nouvel Observateur), en faveur de l’interdiction du port des signes religieux à l’école publique (avec Élisabeth Badinter, Régis Debray, Alain Finkelkraut et Élisabeth de Fontenay). Cet engagement s’inscrit dans une réflexion plus large sur l’instruction publique que l’on peut découvrir dans l’ouvrage que Catherine Kintzler a consacré à Condorcet (Condorcet, l’instruction publique et la naissance du citoyen, publié en 1984 au Sycomore et réédité par Minerve en 2015).[↩]
- Par exemple : faut-il interdire le voile islamique dans l’espace public ? Faut-il introduire dans la loi le délit d’« islamophobie » ?[↩]
