Retraites : un changement de paradigme

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Pour aborder le débat sur les retraites avec des yeux neufs, il faut lire toutes affaires cessantes le livre de Bernard Friot « L’enjeu des retraites » (La Dispute, mars 2010, 176 p., 12 €). Pour ceux qui connaissent les travaux de l’Institut européen du salariat (IES) , les notions de salaire socialisé ou d' »ordre public social » ne seront pas une surprise. Pour les autres un certain effort sera nécessaire pour suivre une démarche aussi radicalement opposée aux lieux communs de la pensée libérale. Mais l’effort en vaut la peine car il ne s’agit pas moins que de fonder le dépassement du capitalisme  sur une notion du salariat caractérisée par l’émancipation de la relation de subordination à un employeur et de la production marchande.  Au lieu de rester défini comme le prix de la force de travail, le salaire prend pour principale assise la qualification. Au passage, B. Friot tord le cou au mythe du plein emploi en proposant la notion de salaire à vie, pour tous, à compter de 18 ans. Si la formation des étudiants est un travail qui mérite salaire, symétriquement, l’activité des salariés doit avoir pour contrepartie un salaire « continué » (et non pas « différé »). L’auteur propose d’ailleurs que 60 ans soit, pour tous, l’âge auquel quitter les responsabilités opérationnelles pour les laisser à de plus jeunes. Et évoque le bonheur au-delà de cet âge de pouvoir « mettre en œuvre [sa]qualification sans marché du travail, sans employeurs et sans emploi ».
Alors bien sûr, quel modèle macro-économique ?
L’auteur pulvérise d’emblée l’idée du recours à la capitalisation (l’épargne permettrait de reporter à plus tard une ressource non consommée) en faisant retour aux classiques de l’économie politique, c’est-à-dire à Adam Smith : la monnaie déposée pour l’épargne n’a en elle-même aucune valeur mais sert à acheter des titres financiers dont la liquidation ultérieure, en vue de leur transformation en pensions, sera rendue possible par le travail courant, au moment considéré. L’épargne ne peut se substituer au travail mais en revanche, l’absence de régulation mondiale permet, dans une logique impérialiste (les fonds de pension états-uniens), de ponctionner la monnaie ailleurs dans le monde. Et B. Friot d’écrire avec humour qu’à suivre les réformateurs « dans trente ans, à défaut de travailleurs en nombre suffisant en France, les fonds de pension que nous aurons constitués nous permettront de ponctionner de la rente sur les Chinois… à charge pour les Chinois de ponctionner en Afrique, et aux Africains de ponctionner sur la Lune » !
L’idée de la solidarité entre générations n’est pas davantage épargnée. Si l’on veut bien admettre que le PIB augmente de 100 % tous les 40 ou 50 ans grâce aux gains de productivité, et que 13 % d’un PIB actuel de 2 000 Mds est consacré aux retraites, il y a de la marge. D’autant plus que le ratio inoccupés (inactifs et chômeurs) / occupés reste stable dans les projections relatives au chômage.

Quant aux propositions de réforme du régime de retraites actuellement avancées, B. Friot démonte leurs trois présupposés pour les combattre : 1/ gel des cotisations, 2/ indexation sur les prix, 3/ référence à l’ensemble de la carrière et non au seul dernier salaire (acquis de la fonction publique qu’on s’efforce de faire sauter). Le modèle suédois qui nous est proposé assimile les pensions à un revenu « différé » ; ce ne sont plus des transferts sociaux mais une dette qui pèse sur les dépenses publiques. Donc, pour en limiter le poids, il faut baisser le taux de remplacement et allonger la durée de cotisation… et par ailleurs compléter par un mécanisme pervers de solidarité envers les plus pauvres.
Je laisse le lecteur aller plus loin par lui-même pour saisir la double réfutation de B. Friot à l’encontre non seulement des réformateurs, mais des opposants à la réforme, et comment l’analyse historique qui ouvre le livre permet de retrouver les objectifs progressistes de la construction initiale des retraites. A quel prix pourrions-nous renouer avec ceux-ci ?

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