Note de lecture : Les Vendeurs de maladies, Emilio La Rosa (Ed. Fayard)

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Résumé

« Les gens bien portants sont des malades qui s’ignorent. » La formule du Dr Knock pouvait faire sourire avant le scandale du Médiator. Car à trop vouloir soigner avec des médicaments réels des maladies virtuelles, on a fini par intoxiquer des gens bien portants, allant parfois jusqu’à les tuer. Chiffres et molécules à l’appui, Emilio La Rosa alerte sur la médicalisation croissante de la vie.
Pourquoi vouloir créer de nouvelles pathologies ? Parce qu’un secteur économique – l’industrie pharmaceutique – a besoin que nous consommions toujours plus de médicaments. La santé n’est pas rentable ? Qu’à cela ne tienne, fabriquons des maladies ! Être un enfant turbulent, un adulte timide, avoir le trac ou un peu de tension deviennent ainsi de véritables « pathologies » qu’il faut traiter. Le danger, c’est que les pilules prescrites ont souvent des effets secondaires imprévus, à défaut d’avoir des effets principaux avérés. Et qu’elles coûtent des milliards d’euros à la collectivité, creusant le déficit de la Sécurité sociale.

Emilio La Rosa, médecin, diplômé en santé publique et gestion des services de santé, docteur en anthropologie et écologie humaine, est actuellement membre du Comité international de bioéthique de l’Unesco.

Critique

Après les scandales du Mediator, du Viox et autres médicaments dangereux, on souhaiterait que les pouvoirs publics se penchent sur le marketing déployé par l’industrie pour vendre toujours plus.
Un enfant qui a des difficultés à écouter son professeur ou à rester assis à table, un adolescent timide, une femme qui a des troubles sexuels ou hormonaux, l’hypertension, le stress au travail, l’angoisse du chômeur… Toutes sortes de « symptômes », même des plus banals, peuvent devenir de véritables « pathologies » qu’il faut traiter.

L’ouvrage Les Vendeurs de maladies identifie les tendances actuelles à surfer sur l’angoisse d’une population en inventant de nouvelles maladies, en transformant les difficultés de la vie en « syndrome » de maladies, en plaidant pour toujours plus de prévention, avec une masse de lobbyistes, non seulement les visiteurs médicaux, les associations dites « de patients », mais aussi la publicité grand public. Ainsi, la prévention est détournée et l’on dresse une liste de facteurs de risques demandant l’usage de toujours plus de nouvelles molécules, induisant une sur-consommation de produits et une augmentation des risques de mortalité.

Un livre intéressant, très facile à lire, et qui devrait être lu dans les écoles pour, justement, empêcher la terrible sur-médicalisation de la santé entraînant les excès de consommation de pilules plus nuisibles qu’utiles.

Après avoir passé en revue l’amoncellement de nouveaux facteurs de risques divers et variés, l’auteur s’amuse avec une citation qui fera d’autant plus rire qu’on aura survolé un peu les diverses recommandations à propos de ces facteurs :

« Un homme sans risque c’est : « un citadin efféminé, salarié ou employé des pompes funèbres, présentant une lenteur physique et psychologique, dépourvu de spiritualité, d’ambition ou d’esprit de compétition, qui n’aurait jamais tenté d’être à l’heure à aucun rendez-vous ; un homme sans appétit, se nourrissant de fruits et de légumes qu’il accommoderait avec de l’huile de maïs et de fois de baleine ; un non-fumeur dédaignant la radio, la télévision ou la voiture, à la chevelure épaisse, mais de constitution sèche et peu sportive, toutefois toujours soucieux d’entretenir ses maigres muscles. Avec un salaire, une tension artérielle, une glycémie, un taux d’acide urique et un taux de cholestérol tous réduits, il serait sous vitamines B2 et B6 depuis sa castration prophylactique et aurait pendant longtemps suivi un traitement anticoagulant. »
… quant à la femme à faible risque d’accident cardiaque, ce serait « une naine pas encore ménopausée, au chômage et se déplaçant à vélo, avec un faible taux de bêta-lipoprotéines et de graisses dans le sang, vivant à l’étroit dans une chambre en Crète avant 1925 et se nourrissant de céréales décortiquées, d’huile de chardon et d’eau ». »
(p. 63, citation reprise de G.S. Meyers)

Ce livre est d’actualité sur plusieurs points :

La montée en puissance de la résistance des bactéries aux antibiotiques demanderait que le public, et pas seulement les médecins, comprennent que la pilule miracle n’existe pas et qu’un médicament est toujours aussi, un peu un poison, à ne prendre que et seulement quand c’est impératif.

La priorité mise sur les Maladies non transmissibles (MNT) indique que le marketing de prévention autour de la fabrication de facteurs de risques, de plus en plus saugrenus, va se déployer encore plus profondément et massivement qu’auparavant, et ce mondialement.
En 2011, il y a eu deux sommets sur les MNT, et pour la première fois une école de santé publique prestigieuse s’affiche avec le gotha des corporations transnationales à travers une publication conjointe de Davos (le Forum Économique mondial) et la Harvard School of Public Health, et l’initiative « Global Redesign Initiative » de Davos mettant l’accent sur les MNT. Il est inquiétant de voir que l’approche marketing des consommateurs est promue à l’échelle mondiale, ce qui, soit dit en passant, servira aussi à faire croire qu’on peut se passer des systèmes de santé et de protection sociale.

Les nouvelles avancées dans la prévention du VIH recommandant la prise d’antirétroviraux, laisse rêveur.
Pourtant la part des médicaments dans les dépenses de sécurité sociale est colossale. Réduire cette consommation aux seuls traitements absolument nécessaires serait une excellente économie dans l’intérêt de tous a contrario de la dépense sur le personnel. D’ailleurs, il est évident qu’augmenter le temps passé (10 min en moyenne) par le patient avec son médecin, voir le doubler, le tripler, et augmenter les remboursements des visites, tout comme augmenter le salaire des aides-soignants et infirmiers contribueraient à une meilleure prise en charge, à l’arrêt de la sur-médicalisation (en appliquant des normes strictes, par exemple, demander des justificatifs de prescriptions d’antibiotiques), et pourraient engendrer des économies importantes à long terme pour tout le système de soin.

Et ce que ne dit pas le livre non plus : l’industrie du médicament pourrait-elle être complice des adeptes du marché et de la paix sociale ? Plus le grand public est sur-médicalisé et moins il contestera ou même réfléchira sur les choix de société.

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