Européen de principe ou européen de cœur

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Etre républicain, c’est considérer qu’un peuple ne saurait être une collection d’individus définis à partir de leurs particularités. Etre républicain, c’est donc fonder l’union politique sur la seule dignité de la personne humaine, au-delà de toutes considérations particulières. Etre républicain, c’est, par conséquent, prendre la question de la Constitution au sérieux. Une Constitution n’est pas un texte comme les autres : une Constitution est l’acte solennel qui détermine les principes qui sont au fondement du lien social, qui décide de la figure de la citoyenneté, et qui institue le peuple. Toute Constitution engage, par conséquent, une question fondamentale : quels sont les principes à partir desquels rassembler le peuple ? Le traité constitutionnel qui sera soumis au référendum engage cette question et y répond : il a pour vocation d’instituer le peuple européen et de définir l’exercice de sa souveraineté. C’est la raison pour laquelle il faut prendre ce texte au sérieux. C’est aussi la raison pour laquelle il faut dire « non » au traité constitutionnel qui nous est proposé.

Prendre le traité constitutionnel au sérieux, cela implique qu’on ne saurait consentir aveuglément à l’évidence « progressiste » d’une pensée convenue qui engendre un européanisme de cœur et sans principe. L’européaniste de cœur considère que l’on devrait s’abandonner au traité constitutionnel au nom du réalisme : on devrait considérer ce dernier comme une chance (version joyeuse) ou comme une avancée nécessaire (version plus morose) ; on devrait à la fois rester fidèle à nos engagements passés (version moralisatrice) et être résolument « moderne » (version libérale). Bref, si l’on est un européen de cœur, on ne doit pas faire de la Constitution une question de principe. Or, la Constitution engage justement la question des principes. C’est pourquoi il convient aujourd’hui de tracer une ligne claire entre les options proposées par le traité constitutionnel et le modèle que nous entendons défendre pour l’Europe. Le traité constitutionnel repose sur trois options. La première option engage l’idéal visé. Ce qui nous est proposé, c’est l’objectif du marché, « où la concurrence est libre et non faussée » (alinéa 2 de l’article I-3). Or, nous considérons que le marché ne suffit pas à faire un peuple : l’économie de marché ne saurait par conséquent constituer la valeur suprême de la Constitution européenne. Etre un européen de principe, cela implique donc de militer pour substituer au principe économique du libéralisme, le principe politique de la solidarité entre les citoyens, qui requiert que le lien social ne soit pas abandonné aux seuls mécanismes du marché. La seconde option engage la question de la démocratie. Loin de rendre le fonctionnement des institutions européennes plus démocratique, le traité constitutionnel opacifie les prises de décision en favorisant le pouvoir technocratique. Etre un européen de principe, c’est par conséquent militer pour une Constitution qui garantisse la souveraineté des peuples européens. La troisième option engage la question de la citoyenneté. Ce qui nous est proposé, c’est « l’union dans la diversité ». Cette devise vague et consensuelle est, en fait, le cheval de Troie du communautarisme à l’anglo-saxonne : être unis dans la diversité, cela signifie en effet reconnaître l’ « identité et la contribution spécifique » des églises en leur garantissant un « dialogue ouvert, transparent et régulier avec l’Union européenne » (article I-52). Récuser l’européanisme de cœur, cela implique donc de militer pour une Constitution qui fonde la citoyenneté sur le principe de laïcité. C’est en effet le principe de laïcité qui, seul, peut garantir la stricte séparation entre l’espace politique et l’espace privé, en distinguant le citoyen de l’individu empirique. Etre européen de principe, c’est rompre avec l’européen de cœur : c’est refuser l’Europe à n’importe quel prix, c’est ne pas céder sur le modèle républicain que l’européen de cœur voudrait reléguer au musée de l’histoire. Nous autres, militants laïques, savons bien que le modèle républicain est un modèle politique universalisable, dont tous les citoyens peuvent s’emparer pour lutter contre le libéralisme aveugle, contre la confiscation de la souveraineté des peuples et contre le communautarisme. C’est la raison pour laquelle il faut dire non au traité constitutionnel et militer en faveur d’une Constitution européenne républicaine fondée sur la laïcité, qui vise l’idéal de solidarité et qui garantisse la souveraineté des peuples.

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