Redonner son sens à la lutte contre tous les racismes

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Force est de constater que certaines associations antiracistes sont aujourd’hui devenues le cheval de Troie de l’islamisme politique. Des militants sincères font ainsi le lit des zélateurs d’une idéologie sexiste, homophobe, et antisémite. On voit à quel point l’enfer est pavé de bonnes intentions : animés par les meilleurs sentiments du monde, ceux qui défendent l’égalité des sexes se retrouvent du côté des partisans de la réclusion des femmes ; ceux qui luttent contre les discriminations font alliance avec ceux qui prêchent la haine d’Israël ; les tenants de l’idéal progressiste militent auprès des promoteurs d’une idéologie moyenâgeuse. Toutes ses contradictions s’expliquent par la constitution d’une alliance aberrante, alliance qui a produit une nouvelle figure, celle de l’islamo-gauchisme. Cette alliance inédite gangrène la lutte antiraciste. Il est donc temps de s’interroger : qu’est-ce qui l’a rendue possible ?
Les partisans d’un islamisme politique opèrent à partir d’une stratégie qui est de plus en plus lisible. Cette stratégie consiste à saper les principes républicains. La République constitue le lien politique à partir de la mise entre parenthèse des particularismes communautaires : défendre le modèle républicain, c’est vouloir fonder le corps politique sur la reconnaissance de principes universels, et non sur celle de l’appartenance ethnique ou religieuse. Or, l’islamisme politique a besoin du communautarisme pour s’installer. L’islamisme politique travaille par conséquent à abattre le modèle républicain. Pour ce faire, il faut que s’impose aux esprits le préjugé selon lequel la République est par essence raciste et xénophobe. Pour étayer ce contresens grotesque, on aura recours à un raisonnement réductionniste : on réduira l’idéal républicain à une figure historique de la République. Le raisonnement est simpliste et efficace : la 3ème République ayant été colonialiste, on en déduira que l’Etat républicain est par essence un Etat colonialiste. On conclura que le républicain est par nature un chauvin raciste et xénophobe. Telle est, en substance, la rhétorique de « l’appel des indigènes de la République ».
Cette stratégie serait dépourvue de toute efficacité si elle n’avait trouvé, du côté de la gauche et de l’extrême gauche, un puissant relais. Des militants se laissent en effet instrumentaliser, à partir d’un point d’aveuglement. Ce point d’aveuglement a rendu possible l’alliance islamo-gauchiste, et nourrit une nouvelle forme d’obscurantisme, qui s’enracine dans un préjugé, d’une part et dans un raisonnement sophistique, d’autre part. Le préjugé prend la forme d’un racisme inversé : il consiste à croire que l’islamiste intégriste, parce qu’il serait par essence une victime, ne saurait être fasciste, raciste, sexiste ou antisémite. Le raisonnement sophistique qui le sous-tend peut s’énoncer ainsi : « les ennemis de mes ennemis sont mes amis ». L’ennemi étant le néo-libéralisme, les Etats-Unis incarnant l’impérialisme néo-libéral, il convient de s’allier avec l’islamisme radical, qui a déclaré la guerre au Grand Satan. A partir de ce préjugé tiers-mondiste et de ce raisonnement sophistique, on est alors prêt à pactiser avec ceux qui militent de façon insidieuse contre la laïcité et contre la République. On est alors prêt à apposer sa signature sur n’importe quel brûlot anti-républicain, pourvu qu’il ne soit pas l’émanation de l’extrême droite traditionnelle. Cette dérive affecte le mouvement anti-raciste. Aussi nous parait-il nécessaire de rappeler avec vigueur et fermeté que les citoyens qui militent contre toutes les formes de discrimination, au nom de la concorde et de la fraternité citoyennes, ne peuvent s’allier avec ceux qui instrumentalisent les mouvements antiracistes pour promouvoir une idéologie haineuse et réactionnaire. Il est temps de rappeler qu’on ne peut mener une lutte authentiquement antiraciste qu’en se réglant sur le modèle républicain. Cet appel a donc deux finalités : convoquer, d’une part, les associations antiracistes à clarifier leurs positions en luttant contre la dérive islamo-gauchiste ; refonder d’autre part le mouvement de lutte contre les discriminations sur des principes républicains et laïques. La République ne saurait en effet se réduire à la contingence d’une figure historique. Elle désigne avant tout un modèle politique qui vise un idéal sur lequel on ne saurait céder, celui de la fraternité. La République œuvre de façon incessante à l’instauration de la concorde entre les citoyens. Dans cette aspiration, elle dispose d’un levier puissant : le principe de laïcité. La laïcité ne saurait être confondue avec une tolérance aveugle et sans principes : en affirmant le principe de séparation entre la sphère privée et la sphère publique, la laïcité fait cran d’arrêt à toutes les forces qui travaillent à communautariser le lien politique. Mais en amont de ce principe politique, la laïcité trouve sa source dans un principe moral fondamental, le principe selon lequel nul ne peut dégrader la dignité de la Personne.
Etre républicain, c’est donc affirmer qu’on ne saurait vouloir la segmentation de l’humanité. Fort de ce principe, l’antiraciste républicain combattra le racisme affiché de tous ceux qui, à partir d’une passion haineuse, stigmatise tel ou tel particularisme (la couleur de peau, la religion, le sexe, la préférence sexuelle, etc.) et divise l’humanité. Mais à partir de ce même principe, l’antiraciste républicain combattra aussi cette forme de racisme inversé qui fait le lit de l’islamisme politique : il refusera que l’on fétichise tel ou tel particularisme pour excuser la haine. Il ne cèdera pas à l’idée selon laquelle la spécificité des traditions culturelles, des conditions sociales, des convictions individuelles peuvent autoriser le sexisme, l’homophobie, ou l’antisémitisme. C’est enfin au nom de ce même principe que l’antiraciste républicain refusera de s’abandonner à la dérive que la résistance légitime au néo-libéralisme peut engendrer, en rappelant que rien ne saurait justifier que l’on pactise avec ceux qui militent contre l’égalité des citoyens et contre la laïcité. On ne peut être authentiquement antiraciste aujourd’hui que si l’on combat trois figures. La première figure est celle du raciste affiché, qui milite pour la dégradation de la dignité d’une catégorie de citoyens et pour la segmentation du corps politique. Etre authentiquement antiraciste, cela signifie donc combattre toutes les discriminations, et cela, quels qu’en soient les promoteurs : que l’ancrage idéologique soit d’extrême droite ou religieux, rien ne saurait autoriser l’antisémitisme, le sexisme, la xénophobie ou l’homophobie. Mais le combat ne saurait s’arrêter là. Militer en faveur d’un antiracisme authentique, c’est aussi résister à deux autres figures, qui ne sont certes pas racistes, mais qui servent de viatique à l’idéologie de la discrimination : à la figure du communautariste de gauche, d’abord, qui, aveuglé par un tiers-mondisme imaginaire, ferme les yeux sur les discriminations promues par l’islamisme politique. A la figure de l’islamo-gauchiste, ensuite, qui pactise, au nom de la lutte contre le néo-libéralisme, avec l’islamisme radical.
La République constitue donc un triple rempart : en affirmant l’égalité morale des citoyens, la République constitue un rempart puissant contre toutes les idéologies racistes d’extrême droite. En affirmant que les particularismes ne sauraient diviser le corps politique, la République fait cran d’arrêt aux revendications communautaristes. En affirmant que rien ne saurait faire céder les citoyens sur les principes de liberté, d’égalité et de fraternité, la République endigue la dérive qui guette l’extrême gauche lorsqu’elle pactise avec ceux qui travaillent à en saper les fondements.
C’est sur cette position d’un antiracisme républicain et laïque que nous proposons aujourd’hui la création d’une coordination unitaire pour la lutte contre la haine et les discriminations.

(Texte paru dans France-Soir le vendredi 14 octobre 2005)
Catherine Kinztler, Philosophe
Antoine Peillon, membre fondateur de “J’Accuse”
Marie Perret, Présidente du Conseil Scientifique de l’UFAL
Alain Policar, Professeur de Sciences Sociales
Pierre-André Taguieff, Philosophe et historien des idées
Bernard Teper, Président de l’Union des Familles Laïques
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