À lire : « Sophia Aram : « Le blasphème, c’est sacré ! » »

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Clivante mais jamais méchante, la chroniqueuse de France Inter pratique la liberté d’expression comme un sport quotidien. Montée des extrêmes, attentat à "Charlie Hebdo", parisianisme bobo… Elle porte un regard cru mais pas désabusé sur la France de l’après-11 janvier et nous rappelle que l’irrévérence et l’intelligence sont des besoins vitaux dans une démocratie. Entretien.

Marianne : Votre nouveau spectacle s’intitule « Le fond de l’air effraie ». C’est juste un beau jeu de mots ou vous commencez vraiment à grelotter ?

Sophia Aram : Vous ne trouvez pas que le fond de l’air est un peu effrayant ? Franchement, ça commence à sentir mauvais chez nous ! Quand on voit la montée de l’extrême droite en France et en Europe, la montée de l’islam radical, la montée du chômage, la crise… On se dit que, paradoxalement, on n’en finit plus de toucher le fond. Le titre de mon spectacle, c’est d’abord un constat.

Vous entrez sur scène avec deux livres à la main. Merci pour ce moment, de Valérie Trierweiler, et le Suicide français, d’Eric Zemmour. Lequel vous insupporte le plus ?

S.A. : Je n’ai pas de cible, vraiment. Je n’ai pas de bêtes noires. Mais ce sont des gens dont on a beaucoup parlé, et qui caractérisent bien notre époque. Valérie Trierweiler, je m’amuse de ce qu’elle écrit, de la forme qu’a pris sa vengeance de femme trompée. Ce qu’elle a fait était tellement inédit et inattendu que là, pour le coup, on était complètement médusé. Zemmour, c’est différent. Il est plus dangereux.

Vous citez beaucoup de phrases de lui.

S.A. : Ce sont des phrases extraites du Suicide français. Et j’en ai même retiré certaines qui étaient glaçantes. Quand il compare les femmes qui couchent avec des immigrés aux femmes qui ont couché avec les Allemands pendant l’Occupation… C’est totalement glaçant.

Quand vous rangez enfin ces deux livres, c’est pour nous obliger à écouter Emmanuel Todd et Jean-Michel Aphatie ! Pourquoi cette cruauté envers vos spectateurs ?

S.A. : Je n’y peux rien ! J’aime bien citer. J’aime bien que les gens se remémorent. Aphatie, c’était à propos de l’incendie contre les locaux de Charlie Hebdo, en 2011. Il avait dit que les dessinateurs de Charlie Hebdo étaient responsables des effets produits par leurs dessins… Son discours représentait à l’époque une large partie de l’opinion, l’idée qu’il ne fallait pas "jeter de l’huile sur le feu". Pour moi, les gens qui s’interrogent sur la liberté d’expression, j’avais déjà du mal à les entendre avant le 7 janvier 2015 ; depuis, je n’y arrive plus. Je dis dans le spectacle que, même si je ne sais pas s’ils sont morts parce qu’ils étaient seuls, ce que je sais, c’est qu’ils sont morts seuls. Et je pense que tous les discours sur les limites à la liberté d’expression et les pétitions contre Charlie ont contribué à les isoler.

Vous pensez à Emmanuel Todd en disant cela, et à son essai, Qui est Charlie ?

S.A. : Son bouquin m’a mise hors de moi. S’abriter derrière un concept aussi bancal que la fracture sociale pour nous resservir un discours d’une condescendance et d’un mépris à l’égard des musulmans, ça m’a révoltée. Considérer que tous les musulmans seraient incapables de vivre dans un pays dans lequel la liberté d’expression prime sur le religieux, j’assimile ça à une forme de racisme.

Vous n’êtes pas toujours en colère. Au milieu du spectacle, vous vous asseyez, et vous racontez quelque chose d’émouvant. Il s’agit du dernier texto que vous écrivez à Charb. Un texto plein de stress et d’amusement – jusqu’à la découverte de la réalité.

S.A. : Quand j’ai entendu à la radio le flash info de Laetitia Gayet, le 7 janvier, mon premier réflexe a été d’écrire un texto à Charb, en effet, pour lui demander s’il était mort ou pas… C’est con, n’est-ce pas ? Dans nos échanges de textos, on essayait souvent d’être drôles.

Vous n’êtes pas de ceux qui veulent oublier.

S.A. : Je continuerai d’y penser. C’était en janvier, on est en septembre : c’était il y a juste huit mois. Je n’ai pas envie qu’on oublie, qu’on passe tout ça à la trappe. Voilà pourquoi dans le spectacle je diffuse ce flash de Gayet, sur France Inter. Parce que c’est comme cela que je l’ai appris. C’était à la fois impossible de ne pas parler du 7 janvier, et très difficile d’en parler.

Vous avez sur scène cette belle formule que je voudrais reprendre pour titrer notre entretien : « Le blasphème, c’est sacré ! » Vous avez trouvé là votre devise ?

S.A. : Peut-être. En fait, j’en ai beaucoup voulu à Plantu et à Geluck, surtout quand j’ai entendu ce dernier expliquer sur Europe 1, après les attentats : « Pensez à une personne qui n’a pas été éduquée dans cet apprentissage de la presse satirique et de la dérision et qui reçoit cette image au premier degré ! » Pour moi, c’est une vraie connerie. Le problème, c’est que tout le monde croit en quelque chose ; et s’il suffit de croire en quelque chose pour interdire la contradiction, alors, on ne peut plus rien dire. Puis ce que disait Geluck était très infantilisant. Je préfère partir du principe que les musulmans sont assez intelligents pour comprendre l’humour ! Vous ne trouvez pas qu’il y a un côté « Françafrique » dans cette façon de regarder le monde ? Une sorte de paternalisme colonial ? Mais plus on rit, et plus on rit ensemble, de tous et de tout.

Vous vous amusez sur scène à ranger tous les objets, et tous les gens, à gauche ou à droite. Tout redevient clivé. C’est drôle, dans un moment où on pense que ce clivage gauche/droite est dépassé.

S.A. : C’est d’abord un sketch sur ma mauvaise foi. Je suis de gauche et de mauvaise foi. Que voulez-vous ? Je pars du principe que tout peut être catalogué à gauche ou à droite. Au-delà des idées politiques, il existe une esthétique de gauche et une esthétique de droite, que nous avons intégrées malgré nous. Pourquoi un polo à manches courtes devient de droite quand on relève le col ? Je n’en sais rien, mais c’est comme cela.

Vous êtes de gauche ? Vous êtes donc une artiste engagée ? Méfiez-vous, ce n’est pas la mode !

S.A. : Comme je crois plus en la transparence qu’à la neutralité, je préfère annoncer la couleur et dire d’où je parle. Et puis j’ai du mal à imaginer que l’on puisse rester neutre aujourd’hui. Comment ne pas avoir une opinion sur notre époque ?

Mais vous n’avez pas peur qu’on vous assigne à résidence ?

S.A. : Encore une fois, je parie sur l’intelligence des gens. Avant, je pensais que la gauche était gentille et que la droite était méchante. Mais j’ai grandi ! Il y a des gens de droite que je trouve très bien. Ça existe ! Je suis sûre qu’il y a des gens de droite qui se retrouveront dans ce que je raconte parce que la France qui est descendue dans la rue le 11 janvier était au-delà de tous les clivages politiques. Des gens qui n’avaient rien en commun se sont soudain retrouvés sur la liberté d’expression, sur le vivre-ensemble et sur des valeurs qui semblaient de gauche, mais qui sont en fait au-delà des clivages politiques. Ce sont les valeurs de la République, qui n’appartiennent ni à la droite ni à la gauche.

Il y a tout de même un moment sur scène où vous affirmez presque être de droite : quand vous vous moquez des bobos.

S.A. : Oui, mais c’est alors ma tante Fatia qui parle – et la bobo, c’est moi ! Je me moque de ce que sont devenus les bobos parisiens.

Ils sont devenus quoi ?

S.A. : Des caricatures. On mange des panais et des topinambours, des « légumes oubliés ». On va dans des supermarchés qui ressemblent à des entrepôts remplis d’odeurs d’épices. L’impression d’être au souk ! Ou alors on se fait livrer notre petit panier bio… Voilà ce qu’on est devenus. Moi-même, je passe trois heures à lire les étiquettes avant d’acheter un shampoing. C’est très compliqué d’acheter du shampoing quand on est bobo.

C’est un spectacle d’imitations et un spectacle de chansons. Vous interprétez même une chanson sur Marine Le Pen « qui a tout pour être heureuse ou malheureuse »…

S.A. : Ce que je dis dans la chanson, c’est que Marine Le Pen est née avec une vraie cuillère en argent dans la bouche, dans une famille où elle aurait pu choisir un autre destin. Mais elle choisit d’endosser l’héritage de son papa. Elle a choisi cette voie ! On dit souvent qu’on ne peut pas lui reprocher les paroles de son père : mais elle a choisi le Front national. Elle était une bonne avocate, elle pouvait faire autre chose de sa vie, même créer un autre parti politique si elle avait envie de s’engager. Elle a choisi de bâtir sa vie sur les bases de son père.

Mais pourquoi une chanson sur elle, et pas sur les autres ?

S.A. : J’avais envie, en fait. Je trouve que l’histoire familiale des Le Pen s’y prête. Tout est tellement romanesque. L’histoire du vol de l’œil de verre. Marine et son parrain proxénète. La mère qui s’en va, et qui pose en soubrette dans Playboy ! Vous voyez bien qu’on pourrait écrire une comédie musicale sur les Le Pen !

Et vous ne voulez pas l’écrire ?

S.A. : Ça ne marcherait pas, je n’ai pas ce talent !

Vous avez un nouveau spectacle, vous êtes toujours chroniqueuse sur France Inter. Vous avez même eu pendant quelques mois une émission de télé sur France 2, « Jusqu’ici tout va bien ». Vous avez souffert de son arrêt ?

S.A. : Je ne regrette rien de ce qui s’est passé. Je me suis gaufrée : je ne suis pas la première, je ne serai pas la dernière. La vie continue. Ça a été un naufrage ; mais, comme je l’explique dans le spectacle, contrairement au Titanic, je me suis pris l’iceberg dans la figure alors que j’étais encore dans le port.

Comment expliquez-vous cela ?

S.A. : Deux réponses : la première, c’est que je suis clivante. La deuxième, c’est que l’émission n’était pas bonne !

Je vous suis sur les réseaux sociaux, et c’est vrai que vous clivez.

S.A. : Je clive grave ! Je m’en prends plein la figure ! Mais ça ne me fait rien.

Vous répondez aux insultes sur Internet ?

S.A. : Non ! je bloque ces personnes. Franchement, les gens ont le droit de dire ce qu’ils veulent, et sur Internet ils ne se gênent pas… Mais, quand je n’ai pas envie de lire ces gens à l’orthographe hasardeuse, je bloque. On me l’a beaucoup reproché, d’ailleurs ! Qu’on me laisse cette liberté-là. Ecrivez ce que vous voulez. Dites que je suis « une petite conne », dites que je suis « une bobo prétentieuse », dites même que je suis « une sale Arabe ». Dites ce que vous voulez : moi, je n’ai pas envie de vous lire.

Alors, si je résume, vous êtes clivante mais pas méchante.

S.A. : Non ! Ne dites pas que je suis gentille : il ne faut pas que ça se sache.

« Le fond de l’air effraie », de Sophia Aram, Palais des Glaces,
Paris Xe. Jusqu’au 2 janvier 2016.

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