Qu’est-ce que la laïcité ?

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L’affaire du gîte des Vosges est l’occasion, pour certains, de réclamer « l’extension de la loi du 15 mars 2004 » à la sphère privée. Des voix s’élèvent aujourd’hui au sein de l’UFAL, qui réclament l’interdiction du voile dans l’espace de la société civile. De bonne foi, elles croient renforcer le principe de laïcité et promouvoir le féminisme. C’est une erreur théorique et stratégique : explications.
La laïcité est un principe qui permet une organisation de la société et de l’Etat respectueuse des principes républicains. Elle n’est pas une doctrine en -isme comme peuvent l’être le communautarisme, l’intégrisme ou le laïcisme. La laïcité n’est pas une doctrine : elle ne professe rien. La laïcité est un principe : ce principe inscrit dans l’organisation sociale une ligne de séparation. Il sépare le champ de la société civile (ou de la sphère privée) et le champ de la sphère publique. La société civile est régie par le principe de tolérance : elle correspond à l’espace dans lequel les libertés particulières peuvent s’exercer et les particularismes individuels s’exprimer, dans les limites du droit commun. La sphère publique est soumis à l’obligation de neutralité : dans la sphère publique, des sujets politiques sont convoqués à exercer leur citoyenneté, en faisant abstraction de ce qui les particularise en tant qu’individus. Défendre le principe de laïcité, c’est défendre cette séparation.
Défendre cette séparation, c’est refuser deux dérives : c’est combattre, d’une part, toutes les forces qui oeuvrent pour que les intérêts privés envahissent la sphère publique. C’est combattre l’hégémonie des forces capitalistes avec la même la même fermeté que l’hégémonie des intégrismes religieux. Je le dis souvent dans mes conférences : c’est parce que je défends la laïcité que je suis hostile au port des signes religieux à l’école comme je suis hostile aux lits et aux consultations privés dans les hôpitaux publics. Dans les deux cas, c’est la même dérive : des volontés particulières cherchent à imposer des intérêts strictement privés à un espace qui doit relever de la seule puissance publique et du seul intérêt général. C’est parce que l’UFAL refuse qu’on étende à la sphère publique des règles qui doivent rester cantonnées à la sphère privée qu’elle s’oppose à la marchandisation de tous les secteurs d’activité. Qu’elle a été hier le fer de lance du combat en faveur de la loi du 15 mars 2004. Qu’elle est aujourd’hui le fer de lance du combat contre les franchises médicales. Qu’elle milite actuellement pour que les parents qui accompagnent des élèves lors des sorties scolaires soient soumis à l’obligation de neutralité, au même titre que les fonctionnaires qu’ils remplacent.
Mais être laïque, c’est combattre, d’autre part, toute intrusion de la puissance publique dans la sphère privée : un Etat laïque et républicain se doit de garantir les libertés individuelles, et plus particulièrement la liberté d’expression. Du communisme soviétique à la prohibition, l’histoire montre assez à quelles dérives s’expose l’Etat quand il prétend interdire l’expression des croyances religieuses ou lorsqu’il décrète quel est « le Bien » des individus malgré eux.
L’affaire du gîte des Vosges est l’occasion, pour certains, de réclamer « l’extension de la loi du 15 mars 2004 » à la sphère privée. Des voix s’élèvent aujourd’hui au sein de l’UFAL, qui réclament l’interdiction du voile dans l’espace de la société civile (dans les commerces – gîtes, hôtels, supermarchés – et même dans la rue). Ces personnes sont de bonne foi : elles croient renforcer le principe de laïcité et promouvoir le féminisme en exigeant que les femmes voilées retirent ce qui constitue un symbole d’oppression patriarcale. Elles se trompent. Elles commettent, d’abord, une erreur théorique. Nier la séparation entre sphère publique et sphère privée, vouloir que l’obligation de neutralité régisse désormais la sphère privée, c’est remettre en question le principe même de laïcité. C’est nier le principe de séparation entre sphère privée et sphère publique. Elles commettent, de plus, une erreur stratégique. Loin de renforcer le principe de laïcité, les personnes qui veulent l’imposer à la société civile l’affaiblissent. Elles réduisent le principe de laïcité à une doctrine parmi d’autres. Ce faisant, elles offrent la laïcité en pâture aux communautaristes de tous poils, qui ne désirent qu’une seule chose : que la laïcité soit réductible à une doctrine, bref, qu’elle soit assimilable au laïcisme.
L’UFAL a combattu la « laïcité ouverte » : « ouvrir » la laïcité, c’était confondre laïcité et tolérance. Les zélateurs de la laïcité ouverte étaient à l’époque les idiots utiles des intégristes islamiques qui ne désiraient qu’une seule chose : que l’école républicaine cède devant l’offensive du voile. Face à cette offensive intégriste, l’UFAL a rappelé que le principe de laïcité exige que les élèves, parce qu’ils sont des libertés en voie de constitution, et non pas des libertés constituées, soient soumis à l’obligation de neutralité. L’UFAL doit combattre aujourd’hui les partisans d’un intégrisme laïciste : promouvoir un laïcisme intégriste, c’est confondre laïcité et intolérance. C’est vouloir que l’expression des croyances religieuses ne puissent plus s’afficher dans la rue, c’est-à-dire dans la société civile, c’est-à-dire encore dans la sphère privée. Qu’il s’agisse de refuser la laïcité ouverte ou bien une conception intégriste de la laïcité, dans les deux cas, c’est une façon, pour l’UFAL, de ne pas céder sur le principe de laïcité : d’être laïque « tout court », d’être un laïque conséquent, bref, de maintenir la stricte séparation de la sphère publique et de la sphère privée.
Suis-je en train d’abandonner le terrain aux islamistes ? Suis-je un « munichois » ? Non. Le voile me fait horreur, tout autant qu’à Mme Truchelut. Je considère moi aussi qu’il stigmatise l’oppression des femmes. Mais je n’exige pas pour autant qu’il soit interdit dans la sphère privée. Je pense en effet que la liberté ne se divise pas. Dans la sphère privée – c’est-à-dire chez elles, mais aussi dans les commerces ou dans la rue – les femmes ont le droit d’afficher leur servitude volontaire en se voilant. C’est leur liberté individuelle. Tout comme c’est ma liberté individuelle de dénoncer ce symbole d’oppression. En demander l’interdiction, c’est porter atteinte à la liberté individuelle et au principe de tolérance qui doit prévaloir dans la sphère privée. Quant il s’agit de la sphère privée, le combat contre le voile ne peut être un combat législatif : la loi ne doit pas interdire le port du voile dans la rue.
Mais le combat contre le voile reste un combat idéologique : l’UFAL doit continuer à promouvoir l’émancipation des femmes. L’UFAL doit continuer à promouvoir le combat féministe. Non en revendiquant l’interdiction d’un symbole de la servitude volontaire : une telle revendication est non seulement illégitime mais qui plus est contre-productive. Si le voile, comme tout signe religieux ostensible, doit être interdit dans la sphère publique, s’il est légitime d’interdire aux fonctionnaires d’afficher leur appartenance religieuse, s’il est légitime d’obliger les élèves, dans l’enceinte de l’école, à retirer tout signe religieux visible, on ne peut l’interdire dans la société civile. S’il est illégitime de se tourner vers le législateur pour qu’il interdise le port du voile dans la rue, une organisation comme l’UFAL doit continuer à oeuvrer pour que les femmes prennent conscience du caractère aliénant du voile islamique. Les deux vecteurs du combat féministe ont toujours été le droit et l’émancipation. Leur substituer l’interdiction et la stigmatisation reviendrait à trahir, et le principe de laïcité, et le combat féministe.

Par Bernard Teper
Président de l’UFAL
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