Intervention de Catherine Kintzler au banquet républicain de l’UFAL 21 à Thorey-sur-Ouche, le 24 septembre 2011

2

Réputée ringarde il n’y a pas si longtemps, la laïcité devient un objet « fashion » convoité par les politiques et je voudrais m’interroger sur une récupération qui a fait un peu de bruit ces derniers temps : par quel processus la laïcité est-elle tombée dans l’escarcelle du Front national ?

Le président de la République et son gouvernement ont certes bien travaillé à ce transfert en faisant un grand écart (du discours de Latran aux déclarations de Claude Guéant) où chaque pied repose hors-sujet. Mais la voie a été ouverte de longue date par bien des « forces de gauche » traditionnelles principalement durant les années 1980-90 (notamment partis de gauche et Ligue de l’enseignement) dans un grand désordre (1)Cet alignement sur une laïcité accommodée et adjectivée ne s’est heureusement pas fait unanimement au sein de ce qu’il est convenu d’appeler les forces de gauche. On rappellera par exemple que c’est en réaction devant l’immobilisme (pour ne pas dire plus) des « forces laïques » traditionnelles que le Comité Laïcité République fut créé à la suite de la première affaire du voile à l’école en 1989, notamment pour soutenir les professeurs en lutte. L’UFAL a également adopté une orientation opposée à ces accommodements..

Deux dérives symétriques et complices, auxquelles bien des « forces laïques » se sont livrées, ont en effet préparé depuis une trentaine d’années l’essentiel ce transfert politique.

  • La première dérive : je l’appellerai la laïcité adjectivée (plurielle, ouverte, positive, raisonnable, raisonnée, etc.). Elle consiste à vouloir étendre au domaine de l’autorité publique – où s’applique rigoureusement le principe de neutralité – le régime de la société civile où doit régner le libre affichage des opinions dans le respect du droit commun. Autrement dit, cette dérive récuse le caractère neutre et minimaliste de la puissance publique républicaine, faisant de l’opinion religieuse une norme sans bornes, autorisant les propos religieux au sein de l’Etat lui-même et aboutissant à légitimer la communautarisation du corps politique.
  • La seconde dérive, une forme d’extrémisme laïque, consiste symétriquement et inversement à vouloir durcir l’espace civil en exigeant qu’il se soumette à l’abstention qui devrait régner dans le seul domaine de l’autorité publique. Elle s’est signalée récemment dans le cadre d’une réaction à la première dérive, et la déplorable affaire dite du gîte d’Epinal en 2007 lui a donné son moment critique. On a vu alors se former des groupes favorables à l’effacement dans l’espace civil de tout signe religieux, et qui ont diffusé récemment des thèmes non pas antireligieux généralement (comme cela serait cohérent avec leur principe) mais plus particulièrement anti-musulmans.
    Le pouvoir de nuisance de cette seconde dérive n’est pas négligeable. Après avoir réalisé sa jonction avec l’extrême-droite à la faveur de l’opération « saucisson-pinard », elle a fait un groupie de plus en la personne de Claude Guéant, qui a déclaré récemment vouloir astreindre les usagers des services publics à l’abstention de tout affichage religieux. Pourquoi ne pas réclamer à ce compte qu’on fasse taire les cloches, qu’on rase les calvaires et qu’on débaptise les communes portant le nom d’un saint ?

Ces deux courants se sont relayés et ont offert la laïcité à Mme Le Pen : l’un en désertant totalement le terrain du combat laïque pendant de longues décennies, l’autre en l’investissant avec des propositions durcies et réactives, les deux en épousant le fonds de commerce des politiques d’extrême-droite, à savoir la constitution fantasmatique de « communautés » (en l’occurrence « les musulmans ») que les premiers révèrent en criant à la « stigmatisation » et que les seconds détestent.

Le mécanisme de balancier est facile à comprendre et à décrire. A force d’amollir la laïcité, d’en nier l’essence au point d’introduire le discours religieux comme légitime dans le domaine de l’autorité publique, à force de consacrer le fractionnement du corps social en reconnaissance politique d’appartenances particulières, à force de dissoudre l’idée républicaine, on finit par réveiller ou par produire un mouvement réactif et rigide. Ce mouvement réclame le « nettoyage » de toute présence du religieux dans l’ensemble de la vie civile et sa restriction à la seule vie intime – autant dire qu’il réclame l’abolition de la liberté d’opinion. Comment s’étonner que l’extrême-droite, criant à l’abandon de la laïcité, n’ait plus qu’à s’emparer d’un ultra-laïcisme aux ordres du nettoyage anti-religieux (que l’on réduit opportunément au nettoyage anti-musulman) ?

A la lumière de ce cadeau insensé, on peut éclairer un sujet à la mode, bien partagé à droite comme à gauche : le financement des lieux de culte. C’est devenu une question parce que les tenants d’une laïcité adjectivée banalisent l’idée qu’il faut bien aider les cultes si on veut qu’ils soient libres. C’est devenu une question politique brûlante parce que les tenants de l’ultra-laïcisme brandissent un péril dit « d’islamisation » auquel le non-financement des lieux de cultes serait une réponse.

Or le non-financement public des lieux de cultes n’est pas un instrument politique dirigé contre les religions, ni a fortiori contre telle ou telle religion, ce n’est pas une arme à la disposition des tenants du « choc des civilisations ».
Il faut donc expliquer pourquoi le non-financement public des lieux de cultes est normal, pourquoi il est indissociable de la liberté des cultes.
J’esquisserai cela en réponse à quelques arguments que l’on entend, parfois même dans la bouche d’élus républicains qui banalisent l’idée d’une contribution publique aux cultes.

L’argument compassionnel est le plus fréquent : « si on ne veut pas de prières dans la rue, si on ne veut pas de prières dans les caves, il faut donner au culte musulman les moyens de sa liberté et de sa dignité ».
Au fond, cela consiste à prétendre que la liberté des cultes doit non seulement être garantie par la puissance publique, mais que son exercice devrait être organisé et soutenu par elle. Autrement dit, ceux qui soutiennent cette thèse font comme si le libre exercice des cultes était un droit-créance, alors qu’il s’agit d’un droit-liberté.
Un droit-liberté doit être garanti au sens où personne ne peut en empêcher l’exercice et où personne ne peut être contraint de l’exercer. Un droit-créance doit être assuré aux dépens des finances publiques au sens où tous doivent l’exercer positivement : il faut donc pouvoir en démontrer l’intérêt public.

Or on ne peut même pas comparer les cultes à des clubs de foot ou de break dance car ils sont par principe exclusifs sur critère d’opinion.
On peut en revanche comparer la liberté des cultes au droit de propriété : j’ai le droit de m’acheter une voiture de luxe, et personne ne doit pouvoir m’en empêcher. Mais si je n’en ai pas les moyens, il n’appartient pas à l’Etat de m’y aider. La liberté des cultes n’est comparable, ni au droit à l’instruction, ni au droit à la santé, ni à aucune prestation sociale, ni au droit au logement ou au travail. Une autre différence est que la liberté des cultes, comme tout droit-liberté, comprend aussi sa négative : ne pas avoir de culte est un droit.

Vous connaissez les arguments annexes de l’argument compasionnel :

  • « Si on ne finance pas, le financement viendra de l’étranger ». En quoi cela serait-il fondamentalement mauvais ? Et un cadeau public n’empêcherait pas dans son principe un cadeau privé. La législation fiscale des associations en revanche a assez de moyens pour contrôler les mouvements d’argent suspects.
  • « Il vaut mieux financer pour avoir un moyen de contrôle. » Il n’y a pas de contrat et encore moins de « deal » entre l’Etat et les citoyens, entre l’Etat et les associations. L’Etat détient une autorité qu’il n’achète pas. Le fisc ne paie pas pour exercer un contrôle, le juge non plus, le policier non plus. A ceux qui avancent cet argument, il convient de faire remarquer qu’ils traitent la République française comme un pouvoir maffieux.

Le second grand argument est celui du rétablissement de l’égalité entre religions. Il s’appuie sur le caractère historique de la loi de 1905 : les collectivités publiques sont propriétaires des lieux de culte principalement catholiques et se chargent de leur entretien. Mais d’autres cultes ne bénéficient pas de cette disposition… donc il faudrait rétablir l’égalité en injectant de l’argent public dans la construction de nouveaux locaux. La République sans doute a trop d’argent !

Une telle disposition, si elle était valide, devrait valoir pour toutes les religions, et prendre en compte rétroactivement tous les édifices cultuels construits entre 1906 et aujourd’hui…
On prétend qu’il y aurait un problème parce que l’islam s’est développé en France après la loi de 1905, mais la loi de 1905, comme toutes les lois, a été faite pour après sa promulgation ! Toute disposition juridique importante doit affronter la temporalité : « liquider » une situation antérieure, prendre des dispositions transitoires et fixer des délais à partir desquels elle s’applique pleinement.

Rappelons aussi que, s’agissant des bâtiments du culte catholique absorbés par la loi de 1905, il s’agit d’un patrimoine culturel soumis à des contraintes publiques. Lorsque j’entre dans une église, personne ne me demande d’observer un culte ni même d’avoir des égards ou du respect pour lui, on ne me demande que de la discrétion comme dans tout édifice public. Lorsqu’une statue est restaurée, sa restauration profite à tous.

On ajoutera deux remarques de bon sens :

  • Lorsqu’une association manque de locaux, elle se tourne vers ses adhérents et leur demande une participation financière plus forte. Qui a dit que l’exercice d’un culte devait être gratuit ?
  • S’agissant d’offices religieux, il n’est pas exclu d’envisager d’organiser plusieurs services successifs en cas d’affluence.

Résumons et concluons
La proposition de financement public des cultes non seulement confond droit-liberté et droit-créance, mais en outre elle fait comme si l’exercice d’un culte était une norme sociale et la transforme en norme politique opposable à tous.

Or, s’il n’y avait sur le territoire national qu’un seul musulman, qu’un seul chrétien, qu’un seul juif, il faudrait qu’ils soient libres d’exercer leurs cultes respectifs. Mais, pour que la liberté et l’égalité soient complètes, il faut ajouter : s’il n’y avait qu’un seul incroyant, il aurait le droit d’objecter qu’un financement public des cultes lui porte préjudice, et de récupérer son argent. Cette liberté négative conditionne les autres : la laïcité assure la liberté de conscience, y compris la liberté de celui qui n’existe pas encore.

Ainsi, en peu de temps, on a vu les mêmes plaider pour une « laïcité positive » qui mettrait la puissance publique à l’ordre des religions, puis suggérer de soumettre « les usagers » des services publics à l’abstention de tout affichage d’opinion religieuse, en passant par le projet de financement public des lieux de culte. Tout et n’importe quoi a été entendu et on peut s’attendre à de brillantes variations dans ce jeu de l’oie où le but est d’éviter systématiquement la case laïcité. Le Front national serait bien bête de ne pas ramasser la mise de ce gaspillage politique.

Catherine Kintzler
Adaptation du texte « Comment la laïcité a été offerte en cadeau au Front national » en ligne sur Mezetulle

Note(s)   [ + ]

1. Cet alignement sur une laïcité accommodée et adjectivée ne s’est heureusement pas fait unanimement au sein de ce qu’il est convenu d’appeler les forces de gauche. On rappellera par exemple que c’est en réaction devant l’immobilisme (pour ne pas dire plus) des « forces laïques » traditionnelles que le Comité Laïcité République fut créé à la suite de la première affaire du voile à l’école en 1989, notamment pour soutenir les professeurs en lutte. L’UFAL a également adopté une orientation opposée à ces accommodements.
Partager.