Extrait des Propos sur l’éducation d’Alain

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Quand je lis Homère, je fais société avec le poète, société avec Ulysse et avec Achille, société aussi avec la foule de ceux qui ont lu ces poèmes, avec la foule encore de ceux qui ont seulement entendu le nom du poète. En eux tous et en moi je fais sonner l’humain, j’entends le pas de l’homme. Le commun langage désigne par le beau nom d’Humanités cette quête de l’homme, cette recherche et cette contemplation des signes de l’homme. Devant ces signes, poèmes, musiques, peintures, monuments, la réconciliation n’est pas à faire, elle est faite. Cependant on feint de croire que la société humaine est bien loin d’être un fait ; la France, l’Angleterre, l’Allemagne, voilà des faits.

Occupez déjà cette position ; fortifiez-la. Si vous rencontrez quelque colonel de pensée, demandez-lui s’il est d’usage d’adorer ou seulement de respecter les faits. Non. Les faits, il faut en tenir compte ; il faut même y faire grande attention. Et, au contraire, le respect et le culte vont comme d’eux-mêmes à des idées qui n’existent peut-être point, mais qui devraient exister, comme le courage, la justice, la tempérance, la sagesse. Et si nous laissons ces colonels d’opinion nous faire paraître leurs tristes nécessités de police comme des articles de morale, c’est que nous sommes bien peu attentifs à nos propres pensées.

Mais il y a mieux à dire. L’humanité existe ; l’humanité est un fait. Comte, considérant les choses en naturaliste, a enfin aperçu ce grand être, trop grand même pour nos vues ; et il nous jette au visage cette étonnante découverte, disant que l’humanité est le plus réel, le plus vivant des êtres connus. Ces paroles éveilleraient de grands échos ; mais quelle secrète police a capitonné les murs ? Il ne manque pas de sociologues, et qui se disent les disciples de Comte. Je n’en connais pas un qui expose seulement cette grande idée ; tous l’écartent., tous la balaient d’un geste. L’étudiant qui la voudrait ressusciter apercevrait aussitôt, sur le visage de son maître à penser, les signes de l’impatience, et bientôt de la colère. Laissez-moi admirer cette noble espèce, qui ne se pardonne pas d’avoir trahi.

Voici la doctrine en raccourci. Comte a aperçu d’abord que la coopération dans le présent ne suffit point à définir une société. C’est le lien du passé au présent qui fait une société. Mais non pas encore le lien de fait, le lien animal ; ce n’est pas parce que l’homme hérite de l’homme qu’il fait société avec l’homme ; c’est parce qu’il commémore l’homme. Commémorer c’est faire revivre ce qu’il y a de grand dans les morts, et les plus grands morts. C’est se conformer autant que l’on peut à ces images purifiées. C’est adorer ce que les morts auraient voulu être, ce qu’ils ont été à de rares moments. Les grandes œuvres, poèmes, monuments, statues, sont les objets de ce culte. L’hymne aux grands morts ne cesse point. Il n’est pas d’écrivain ni d’orateur qui ne cherche abri sous ces grandes ombres ; à chaque ligne il les évoque, et même sans le vouloir, par ces marques du génie humain qui sont imprimées dans toutes les langues. Et c’est par ce culte que l’homme est homme. Supposez qu’il oublie ces grands souvenirs, ces poèmes, cette langue ornée ; supposez qu’il se borne à sa propre garde, et à la garde du camp, aux cris d’alarme et de colère, à ce que le corps produit sous la pression des choses qui l’entourent, le voilà animal, cherchant pâtée, et bourdonnant à l’obstacle, comme font les mouches.

L’homme pense l’humanité, ou bien il ne pense rien. « Le poids croissant des morts, dit à peu près Comte, ne cesse de régler de mieux en mieux notre instable existence. » Entendez-le bien. Notre pensée n’est qu’une continuelle commémoration. Ésope, Socrate, Jésus sont dans toutes nos pensées ; d’autres montent peu à peu dans le ciel des hommes. Le moindre débris de pensée est mis sur l’autel. Poèmes, paraboles, images, fragments d’images, griffes de l’homme, toutes ces énigmes sont l’objet de nos pensées. Cette société n’est point à faire ; elle se fait ; elle accroît le trésor de sagesse. Et les empires passent.

Alain, Propos sur l’éducation, Janvier 1928

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