Redoublement : le courrier des lecteurs et nos réponses

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Plusieurs lecteurs ont réagi à l’article « Haro sur le redoublement ou Comment faire semblant d’avoir souci des élèves fragiles » de Tristan Béal.

Commentaire de Rudolf Bkouche :

D’accord pour dire que le non-redoublement peut être une voie de garage ; une façon de se débarrasser des élèves dits mauvais, ils finiront toujours par partir.

Mais il y a longtemps que l’instruction n’est plus le but de l’école qui oscille entre deux logiques a priori contradictoires. La première, celle de l’idéologie libérale ; l’école a pour objectif de former les rouages de la société, or la société actuelle, dire souvent la société technologique ou aujourd’hui la société de la connaissance, a besoin de peu de personnel de haut niveau comme on dit et de nombreux exécutants. Donc pas besoin d’instruire ; les grandes écoles suffisent pour fabriquer l’élite dont on a besoin. La seconde, celle d’une certaine gauche qui a oublié ses principes, c’est celle de la centralité de l’élève qui conduit à cette imbécillité qui s’appelle l’école de la réussite. Il faut que les élèves réussissent, qu’importe ce qu’ils ont appris. Résultat, ceux qui sont dans un milieu culturel favorable ont toutes les chances, les autres n’ont en aucune, encore moins que sous la Troisième République. Une école qui a oublié l’idéal des Lumières d’émancipation de l’homme.

Ces deux logiques se retrouvent pour construire l’école du non-savoir nécessaire à la société marchande.

Rudolf Bkouche
professeur émérite
université de Lille 1

La réponse de Tristan Béal :

Nico Hirtt, je crois, parle d’une possible répartition exclusive des emplois : d’un côté, les emplois « Mac » et de l’autre les emplois « Mc », c’est-à-dire d’un côté des emplois qui nécessiteront des travailleurs formés aux nouvelles technologies et, partant, quelque peu instruits, pardon : compétents ; de l’autre, des employés (on ne peut plus parler de travailleurs) dont le travail aura une valeur sociale et une vertu émancipatrice aussi désirables que de travailler derrière le comptoir d’un fast-food.

On en revient à ce que Jean-Claude Michéa, dans L’enseignement de l’ignorance, appelle « l’humanité surnuméraire », quand il fait référence à une entrevue de puissants aréopages à San Francisco à la fin du siècle dernier, lors de laquelle avait été décidé que l’économie mondiale pourrait continuer son train avec seulement 20 % de travailleurs qualifiés, restant donc 80 % qu’il allait falloir divertir pour qu’ils ne se rendent surtout pas compte de la pauvreté morale de leur existence : ultra-libéralisme économique et asservissement des masses allant donc de paire.

Notre école aux ordres des puissants est à cette honteuse croisée des chemins : rendre les fortunés compétents pour que le hasard de la naissance soit redoublé par la fortune d’espèces sonnantes et trébuchantes, abrutir les futurs exploités en leur donnant à la sauvette un savoir au rabais.

Et effectivement, l’affligeant est qu’une certaine gauche donne la main à une pareille vilenie. Car, vous avez tout à fait raison, la vulgate pédagogiste consistant à mettre l’élève au centre revient à individualiser le parcours scolaire de chaque élève sans une visée commune (la savoir libérateur) : chacun avance son bonhomme de chemin ; et avancer un petit peu c’est toujours avancer, après tout. Que serait-ce qu’un marathon qui finalement n’aurait pas de ligne d’arrivée fixe mais variable selon la particularité morphologique de chaque coureur ?

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Commentaire de Hervé Bordes :

Je suis très dérangé par le ton de l’article de Tristan Béal. La polémique c’est bien, l’argumentation c’est mieux et traiter les tenants du non redoublement de nigauds est-elle une façon de parler de soi ? En tout cas c’est un peu court ! Sans doute faudrait-il discuter point par point les affirmations réactionnaires de ce billet.

Ce sont les mêmes propos qui sont tenus (ont été tenus) contre Philippe Mérieux.
Que les arguties comptables de leur gouvernement, en usant de tous les prétextes, justifient la suppression massive des postes, c’est un fait.

Dans cet article, hors un étroit corporatisme, je ne vois pas en quoi l’intérêt des élèves est pris en compte. Ni comment on justifie que finalement, notre système scolaire creuse les inégalités sociales à l’heure actuelle et que notre système au lieu d’intégrer, atomise le peuple comme le fait l’idéologie libérale !

Il y a bien dans une prétendue gauche des pensées réactionnaires. Ce rôle de l’école était déjà objet de débat en dans les années 70… Qui se souvient encore de Baudelot et Establet ?

Plus grave, si cet article reflète les positions de l’UFAL, il y a du soucis à se faire pour une possible arrivée des forces de gauche au pouvoir !!!

Un vieux con d’instit retraité dans la Loire Hervé Bordes

La réponse du secteur École :

Cher camarade et collègue,

L’article ne se voulant nullement polémique, nous ne souhaitons pas que la discussion le devienne. En particulier, rien n’est plus étranger à l’UFAL que le « corporatisme » et le « mépris des élèves ». Ceci posé, nous n’ignorons pas que la question du redoublement est complexe. L’article de Tristan Béal ne prétendait pas en épuiser tous les aspects. Son intention était plus modeste : il s’agissait d’attirer l’attention des lecteurs sur le caractère contestable, pour ne pas dire inconsistant, d’un certain nombre d’arguments qui servent aujourd’hui à encourager à la suppression du redoublement. L’auteur de l’article ne prétend pas que le redoublement est la panacée. Il prend soin de souligner qu’il est parfois utilisé, de façon abusive, comme une voie de garage pour reléguer les élèves dont l’école ne sait plus quoi faire. Il n’ignore évidemment pas que les élèves issus des milieux défavorisés constituent la majorité des redoublants. Ce qui fait du redoublement un symptôme des inégalités sociales qui, comme vous le soulignez, affectent plus que jamais l’école.

De là ne découle pas qu’il faille l’interdire par décision administrative. Cela n’aurait pas plus de sens que de casser le thermomètre pour éliminer la fièvre. De là ne découle pas non plus qu’il faille le conserver en l’état : le redoublement ne doit pas être l’alibi des échecs du système d’enseignement. Il faut maintenir la possibilité de redoubler ou non : pour que ce choix, quel qu’il soit, puisse être efficace, plus souple, et moins anxiogène pour les élèves et leurs familles, on ne pourra faire l’économie d’une remise en question des objectifs réels, des moyens et des résultats de notre système scolaire.

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Commentaire de Daniel Cabuzel :

L’éloge du redoublement

Des erreurs dans cet article : depuis Darcos, le redoublement est malheureusement possible à tous les niveaux, et si les DDEN ouvrent leurs oreilles et posent les bonnes questions, ils voient bien que les enfants redoublent encore au CP. Toutefois, je ne pense pas que la règle d’un seul redoublement en élémentaire ne soit plus respectée.

Disons-le : le redoublement est une facilité organisationnelle pour les écoles et non pas une solution pédagogique. Il est plus facile de les faire redoubler que d’aménager le cursus des élèves en difficulté.

En dehors du fait qu’il coûte cher, il n’est pas efficace. C’est plus une sanction, une menace, qu’un remède.

Paradoxalement, les « sauts de classe », qui devraient être le pendant des redoublements, sont rarissimes. Or, il est évident que les écoles ont aussi des élèves en avance qui, avec une progression aménagée, pourraient faire en deux ans ce que les autres font en trois. Les arguments de développement psychologique de l’enfant que les enseignants opposent à cette pratique ne se justifient pas souvent. En tout cas, les problèmes psychologiques permettent aussi de critiquer le redoublement.

Suivant leur niveau, dans chaque matière, les élèves devraient voir adapté leur menu pédagogique, au moins dans les matières principales. Ce n’est pas en refaisant globalement la même chose deux fois de suite qu’ils vont rattraper leur retard. Au contraire, les mêmes causes produisant les mêmes effets, ils échoueront de nouveau.

Le groupe classe est primordial, et le fait de sortir l’élève de sa cohorte d’âge n’est pas innocent. Adapter ses activités dans la classe permet de ne pas détruire cette appartenance de façon continue et définitive. Je n’aime pas le mot stigmatisation. Tout échec, sauf à le gommer totalement par l’abandon de toute évaluation individuelle, ce qui serait une bêtise (certains y pensent), est une sorte de stigmatisation. Ce qui compte, c’est de donner à l’élève, dès que possible, la possibilité de se rattraper. On peut donner en exemple les exercices de la pédagogie Freinet qui se construisent à partir des erreurs et se répètent tout en variant jusqu’à la réussite finale. Cela prend du temps, mais, à l’heure des ordinateurs et des logiciels pédagogiques de plus en plus efficaces, ce n’est pas insurmontable.

Mener à bien une classe à plusieurs niveaux, même à tous les niveaux, n’est pas impossible. Le passé l’a démontré. Cette phobie des enseignants pour les classes à plusieurs cours est mauvais signe. On dirait que trop d’entre eux ne conçoivent la classe que sous forme d’interventions magistrales, d’exercices et de corrections (autocorrections, c’est très tendance) collectives et simultanées.

J’ai toujours trouvé stupide de continuer le cursus classique d’enseignement à des élèves qui n’ont pas réussi à apprendre à lire. C’est de l’égalitarisme mal placé. Toutes affaires cessantes, ils devraient apprendre à lire, éventuellement au détriment d’apprentissages moins urgents, et en utilisant des techniques adaptées à leur niveau. Mais sans pour autant briser le groupe classe (ateliers, décloisonnements, échanges, etc.)

Cracher sur la psychologie à l’école, comme le fait l’auteur Tristan Beal, est assez lamentable. Cela fait partie de l’offensive actuelle contre le « pédagogisme. » (Comme si on pouvait regretter trop de pédagogie !) C’est un retour à l’instruction publique opposé à une éducation globale de l’enfant par l’ensemble des adultes, bref à l’éducation nationale. Comment croire que l’on en revienne là, après toutes les luttes du passé pour améliorer la qualité de l’enseignement ? On retrouve là le mépris de l’élite intellectuelle, même engagée, contre les enfants des classes socioculturelles défavorisées.

L’expérience montre que les parents n’utilisent que rarement leur droit de refus du redoublement et ne font que très rarement appel de la décision de redoublement. La part d’autocensure des équipes enseignantes n’est pas à négliger, mais monter en épingle et caricaturer le « pouvoir » des parents à l’école est un très mauvais procès qui rime avec corporatisme. Il suffit, comme nous les DDEN, de suivre les conseils d’école pour savoir que les parents sont plus que raisonnables et même que certains enseignants en abusent.

La réponse de Marie Perret :

Cher lecteur,

La vivacité de votre réaction s’explique, c’est du moins ce qu’il me semble, par un malentendu. Le texte de Tristan Béal n’est nullement un « éloge du redoublement ». L’auteur dit très explicitement que le redoublement a parfois été un instrument de relégation pour les élèves dont on ne savait que faire. Nulle part dans son texte il ne prétend que le redoublement soit la panacée. Parlant à partir de son expérience d’instituteur, constatant que la parole des professeurs est très souvent méprisée lorsque ces derniers se demandent s’il ne serait pas préférable qu’un élève redouble, Tristan Béal n’exprime, au fond, qu’une requête très modeste : que leurs arguments soient, eux aussi, entendus.

L’époque où l’institution scolaire abusait du redoublement est (et c’est heureux) derrière nous. Mais nous sommes tombés dans l’excès inverse : si le redoublement est toujours, en droit, possible, il est de fait très souvent empêché pour des raisons qui n’ont rien à voir avec l’intérêt de l’élève : parce que le redoublement coûte cher, l’institution fait désormais pression pour faire passer le plus grand nombre d’élèves dans la classe supérieure, quel que soit leur niveau.

Je vous parle d’expérience : dans les conseils de classe de seconde, il n’est pas rare que des chefs d’établissement ouvrent la séance en annonçant cyniquement la couleur : « attention, les consignes du rectorat sont très claires : nous ne pouvons faire redoubler plus de X % d’élèves ». Il m’est arrivé d’entendre un proviseur répondre à une collègue qui s’indignait que l’on fasse passer en première un élève dont le niveau en français était catastrophique et qui plus est n’avait pas travaillé de l’année : « c’est vous qui notez trop sévèrement : vous verrez, non seulement cet élève aura le bac, mais je suis sûr qu’il aura de très bonnes notes aux épreuves de français ». La réalité est aussi celle-là. Il faut donc cesser de caricaturer les choses : il n’y a pas, d’un côté, les méchants « élitistes » qui brandissent la « sanction » du redoublement, aveugles qu’ils sont à la psychologie des élèves et, de l’autre, les « gentils démocrates ».

J’en viens maintenant au détail de vos arguments.

Je vous concède que « le redoublement est une facilité organisationnelle (…) et non pas une solution pédagogique ». Mais il faut aussi prendre en considération le « principe de réalité » : même si on lui donne mille fois plus de moyens, l’école publique ne pourra jamais égaler, en termes de « facilité organisationnelle » le système du préceptorat qui avait cours sous l’ancien régime. Il est bien évident qu’un professeur est bien plus attentif aux difficultés de chacun quand il n’a à instruire qu’un seul élève que lorsqu’il doit instruire en même temps toute une classe. D’un autre côté, comme vous le suggérez vous-même, la forme de la classe a ses vertus.

Je partage l’idée selon laquelle ce n’est pas en refaisant deux fois la même chose qu’on va aider les élèves à rattraper leur retard. C’est la raison pour laquelle il est sans doute bon qu’un redoublement soit aussi l’occasion de changer de professeur : l’élève pourra ainsi bénéficier d’autres méthodes pédagogiques et comprendre ce qu’il n’avait pas compris.

Je suis bien d’accord avec vous : « ce qui compte, c’est de donner à l’élève, dès que possible, la possibilité de se rattraper ». Mais il me semble que vouloir empêcher le redoublement à tout prix sous prétexte qu’il est vécu comme un échec voire une stigmatisation, revient précisément à différer encore le moment où l’élève pourra se rattraper. Il serait certes préférable de mettre en place des dispositifs qui éviteraient permettant de rattraper son retard au fur et à mesure, sans attendre que les difficultés s’accumulent : stages pendant les vacances scolaires, études après l’école, etc. il y a sans doute des pistes à explorer. Reste que si ces dispositifs n’ont pas permis à l’élève de rattraper son niveau, le redoublement demeure une solution. Vous le reconnaissez d’ailleurs dans votre lettre : ce serait de « l’égalitarisme mal placé » que de faire passer dans la classe supérieure un élève qui n’aurait pas réussi à apprendre à lire. Et pourtant, c’est bien ce qui arrive.

Vous affirmez que « les parents n’utilisent que rarement leur droit de refus du redoublement ». Il est, hélas, très difficile d’avoir des chiffres précis. Cela est sans doute très largement fonction du milieu social des parents. Pour avoir enseigné pendant des années à Sarcelles, j’ai pu constater que les élèves et leurs parents suivaient davantage l’avis du conseil de classe que dans des lycées « bourgeois ». Ils avaient sans doute davantage confiance en l’école publique et ne remettaient pas systématiquement en question le jugement des professeurs auquel, chose étrange, ils reconnaissaient une légitimité.

Je ne suis pas du tout d’accord avec vous lorsque vous accusez Tristan Béal de « cracher sur la psychologie à l’école ». Relisez attentivement son texte : il dit simplement que les considérations psychologiques ne doivent pas être au poste de commandement. Si tel était le cas, l’instruction serait tout bonnement impossible. Si l’on en croit G. Bachelard, partisan tout comme vous l’êtes de la pédagogie fondée sur l’erreur, l’instruction fait toujours violence à la psychologie, ne serait-ce que parce que le savoir vient ébranler les croyances du moi, l’imaginaire de la pensée spontanée, les préjugés.

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