Rapport sur l’organisation générale de l’Instruction publique présenté à l’Assemblée nationale législative au nom du Comité d’Instruction publique les 20 et 21 avril 1792 par Condorcet

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Messieurs, offrir à tous les individus de l’espèce humaine les moyens de pourvoir à leurs besoins, d’assurer leur bien-être, de connaître et d’exercer leurs droits, d’entendre et de remplir leurs devoirs ; assurer à chacun d’eux la facilité de perfectionner son industrie, de se rendre capable des fonctions sociales auxquelles il a droit d’être appelé, de développer toute l’étendue des talents qu’il a reçus de la nature, et par là établir entre les citoyens une égalité de fait, et rendre réelle l’égalité politique reconnue par la loi : tel doit être le premier but d’une instruction nationale ; et, sous ce point de vue, elle est pour la puissance publique un devoir de justice. Diriger l’enseignement de manière que la perfection des arts augmente les jouissances de la généralité des citoyens et l’aisance de ceux qui les cultivent, qu’un plus grand nombre d’hommes deviennent capables de bien remplir les fonctions nécessaires à la société, et que les progrès toujours croissants des lumières ouvrent une source inépuisable de secours dans nos besoins, de remèdes dans nos maux, de moyens de bonheur individuel et de prospérité commune ; cultiver enfin, dans chaque génération, les facultés physiques, intellectuelles et morales, et, par là, contribuer à ce perfectionnement général et graduel de l’espèce humaine, dernier but vers lequel toute institution sociale doit être dirigée : tel doit être encore l’objet de l’instruction ; et c’est pour la puissance publique un devoir imposé par l’intérêt commun de la société, par celui de l’humanité entière. Mais en considérant sous ce double point de vue la tâche immense qui nous a été imposée, nous avons senti, dès nos premiers pas, qu’il existait une portion du système général de l’instruction qu’il était possible d’en détacher sans nuire à l’ensemble, et qu’il était nécessaire d’en séparer, pour accélérer la réalisation du nouveau système : c’est la distribution et l’organisation générale des établissements d’enseignement public. En effet, quelles que soient les opinions sur l’étendue précise de chaque degré d’instruction ; sur la manière d’enseigner ; sur le plus ou moins d’autorité conservée aux parents ou cédée aux maîtres ; sur la réunion des élèves dans des pensionnats établis par l’autorité publique ; sur les moyens d’unir à l’instruction proprement dite le développement des facultés physiques et morales, l’organisation peut être la même ; et, d’un autre côté, la nécessité de désigner les lieux d’établissements, de faire composer les livres élémentaires, longtemps avant que ces établissements puissent être mis en activité, obligeaient à presser la décision de la loi sur cette portion du travail qui nous est confié. Nous avons pensé que, dans ce plan d’organisation générale, notre premier soin devait être de rendre, d’un côté, l’éducation aussi égale, aussi universelle ; de l’autre, aussi complète que les circonstances pouvaient le permettre ; qu’il fallait donner à tous également l’instruction qu’il est possible d’étendre sur tous, mais ne refuser à aucune portion des citoyens l’instruction plus élevée, qu’il est impossible de faire partager à la masse entière des individus ; établir l’une, parce qu’elle est utile à ceux qui la reçoivent ; et l’autre, parce qu’elle l’est à ceux même qui ne la reçoivent pas. La première condition de toute instruction étant de n’enseigner que des vérités, les établissements que la puissance publique y consacre doivent être aussi indépendants qu’il est possible de toute autorité politique ; et comme, néanmoins , cette indépendance ne peut être absolue, il résulte du même principe, qu’il faut ne les rendre dépendants que de l’assemblée des représentants du peuple, parce que, de tous les pouvoirs, il est le moins corruptible, le plus éloigné d’être entraîné par des intérêts particuliers, le plus soumis à l’influence de l’opinion générale des hommes éclairés, et surtout parce qu’étant celui de qui émanent essentiellement tous les changements, il est dès-lors le moins ennemi du progrès des lumières, le moins opposé aux améliorations que ce progrès doit amener. Nous avons observé, enfin, que l’instruction ne devait pas abandonner les individus au moment où ils sortent des écoles ; qu’elle devait embrasser tous les âges ; qu’il n’y en avait aucun où il ne fût utile et possible d’apprendre, et que cette seconde instruction est d’autant plus nécessaire, que celle de l’enfance a été resserrée dans des bornes plus étroites . C’est là même une des causes principales de l’ignorance où les classes pauvres de la société sont aujourd’hui plongées ; la possibilité de recevoir une première instruction leur manquait encore moins que celle d’en conserver les avantages. Nous n’avons pas voulu qu’un seul homme, dans l’empire, pût dire désormais : la loi m’assurait une entière égalité de droits, mais on me refuse les moyens de les connaître. Je ne dois dépendre que de la loi, mais mon ignorance me rend dépendant de tout ce qui m’entoure. On m’a bien appris dans mon enfance ce que j’avais besoin de savoir, mais, forcé de travailler pour vivre, ces premières notions se sont bientôt effacées, et il ne m’en reste que la douleur de sentir, dans mon ignorance, non la volonté de la nature, mais l’injustice de la société. Nous avons cru que la puissance publique devait dire aux citoyens pauvres : la fortune de vos parents n’a pu vous procurer que les connaissances les plus indispensables ; mais on vous assure des moyens faciles de les conserver et de les étendre. Si la nature vous a donné des talents, vous pouvez les développer, et ils ne seront perdus ni pour vous, ni pour la patrie. Ainsi, l’instruction doit être universelle, c’est-à-dire, s’étendre à tous les citoyens. Elle doit être répartie avec toute l’égalité que permettent les limites nécessaires de la dépense, la distribution des hommes sur le territoire, et le temps, plus ou moins long, que les enfants peuvent y consacrer. Elle doit, dans ses divers degrés, embrasser le système entier des connaissances humaines, et assurer aux hommes, dans tous les âges de la vie, la facilité de conserver leurs connaissances, ou d’en acquérir de nouvelles. Enfin, aucun pouvoir public ne doit avoir ni l’autorité, ni même le crédit, d’empêcher le développement des vérités nouvelles, l’enseignement des théories contraires à sa politique particulière ou à ses intérêts momentanés. Tels ont été les principes qui nous ont guidés dans notre travail. Nous avons distingué cinq degrés d’instruction, sous le nom, I d’écoles primaires ; 2 d’écoles secondaires ; 3 d’instituts ; 4 de lycées ; 5 de société nationale des sciences et des arts. On enseigne, dans les écoles primaires, ce qui est nécessaire à chaque individu pour se conduire lui-même, et jouir de la plénitude de ses droits. Cette instruction suffira même à ceux qui profiteront des leçons destinées aux hommes pour les rendre capables des fonctions publiques les plus simples, auxquelles il est bon que tout citoyen puisse être appelé, comme celles de juré, d’officier municipal. Toute collection de maisons renfermant quatre cents habitants, aura une école et un maître. Comme il ne serait pas juste que, dans les départements où les habitations sont dispersées ou réunies par groupes plus petits, le peuple n’obtînt pas des avantages égaux, on placera une école primaire dans tous les arrondissements où se trouveront des villages éloignés de plus de mille toises d’un endroit qui renferme quatre cents habitants. On enseignera, dans ces écoles, à lire, à écrire, ce qui suppose nécessairement quelques notions grammaticales ; on y joindra les règles de l’arithmétique, des méthodes simples de mesurer exactement un terrain, de toiser un édifice ; une description élémentaire des productions du pays, des procédés de l’agriculture et des arts ; le développement des premières idées morales, et des règles de conduite qui en dérivent ; enfin, ceux des principes de l’ordre social qu’on peut mettre à la portée de l’enfance. Ces diverses instructions seront distribuées en quatre cours, dont chacun doit occuper une année les enfants d’une capacité commune. Ce terme de quatre ans , qui permet une division commode pour une école où l’on ne peut placer qu’un seul maître, répond aussi assez exactement à l’espace de temps qui, pour les enfants des familles les plus pauvres, s’écoule entre l’époque où ils commencent à être capables d’apprendre, et celle où ils peuvent être employés à un travail utile, assujettis à un apprentissage régulier. Chaque dimanche, l’instituteur ouvrira une conférence publique, à laquelle assisteront les citoyens de tous les âges : nous avons dans cette institution un moyen de donner aux jeunes gens celles des connaissances nécessaires qui n’ont pu cependant faire partie de leur première éducation. On y développera les principes et les règles de la morale avec plus d’étendue, ainsi que cette partie des lois nationales dont l’ignorance empêcherait un citoyen de connaître ses droits et de les exercer. Ainsi, dans ces écoles les vérités premières de la science sociale précéderont leurs applications. Ni la constitution française, ni même la déclaration des droits, ne seront présentées à aucune classe des citoyens, comme des tables descendues du ciel, qu’il faut adorer et croire. Leur enthousiasme ne sera point fondé sur les préjugés , sur les habitudes de l’enfance, et on pourra leur dire : cette déclaration des droits, qui vous apprend à la fois ce que vous devez à la société, et ce que vous êtes en droit d’exiger d’elle, cette constitution que vous devez maintenir aux dépens de votre vie, ne sont que le développement de ces principes simples, dictés par la nature et par la raison, dont vous avez appris, dans vos premières années, à reconnaître l’éternelle vérité. Tant qu’il y aura des hommes qui n’obéiront pas à leur raison seule, qui recevront leurs opinions d’une opinion étrangère, en vain toutes les chaînes auraient été brisées, en vain ces opinions de commande seraient d’utiles vérités ; le genre humain n’en resterait pas moins partagé en deux classes : celle des hommes qui raisonnent, et celle des hommes qui croient, celle des maîtres et celle des esclaves. En continuant ainsi l’instruction pendant toute la durée de la vie, on empêchera les connaissances acquises dans les écoles de s’effacer trop promptement de la mémoire ; on entretiendra dans les esprits une activité utile ; on instruira le peuple des lois nouvelles, des observations d’agriculture, des méthodes économiques qu’il lui importe de ne pas ignorer. On pourra lui montrer enfin l’art de s’instruire par soi-même, comme à chercher des mots dans un dictionnaire, à se servir de la table d’un livre, à suivre sur une carte, sur un plan, sur un dessin, des narrations ou des descriptions, des notes ou des extraits. Ces moyens d’apprendre, que, dans une éducation plus étendue, on acquiert par la seule habitude, doivent être directement enseignés dans une instruction bornée à un temps plus court et à un petit nombre de leçons. Nous n’avons ici parlé, soit pour les enfants, soit pour les hommes, que de l’enseignement direct, parce que c’est le seul dont il soit nécessaire de connaître la marche, la distribution, l’étendue, avant de déterminer l’organisation des établissements d’instruction publique. D’autres moyens seront l’objet d’une autre partie de notre travail. Ainsi, par exemple, les fêtes nationales, en rappelant aux habitants des campagnes, aux citoyens des villes, les époques glorieuses de la liberté, en consacrant la mémoire des hommes dont les vertus ont honoré leur séjour, en célébrant les actions de dévouement ou de courage dont il a été le théâtre, leur apprendront à chérir les devoirs qu’on leur aura fait connaître. D’un autre côté, dans la discipline intérieure des écoles, on prendra soin d’instruire les enfants à être bons et justes ; on leur fera pratiquer, les uns à l’égard des autres, les principes qu’on leur aura enseignés ; et par là, en même temps qu’on leur fera prendre l’habitude d’y conformer leur conduite, ils apprendront à les mieux entendre, à en sentir plus fortement l’utilité et la justice. On fera composer, soit pour les hommes, soit même pour les enfants, des livres faits pour eux, qu’ils pourraient lire sans fatigue, et qu’un intérêt, soit d’utilité prochaine, soit de plaisir, les engagerait à se procurer. Placez à côté des hommes les plus simples une instruction agréable et facile, surtout une instruction utile, et ils en profiteront. Ce sont les difficultés rebutantes de la plupart des études, c’est la vanité de celles à qui le préjugé avait fait donner la préférence, qui éloignaient les hommes de l’instruction. La gymnastique ne sera point oubliée ; mais on aura soin d’en diriger les exercices de manière à développer toutes les forces avec égalité, à détruire les effets des habitudes forcées que donnent les diverses espèces de travaux. Si l’on reproche à ce plan de renfermer une instruction trop étendue, nous pourrons répondre qu’avec des livres élémentaires bien faits et destinés à être mis entre les mains des enfants, avec le soin de donner aux maîtres des ouvrages composés pour eux, où ils puissent s’instruire de la manière de développer les principes, de se proportionner à l’intelligence des élèves, de leur rendre le travail plus facile, on n’aura point à craindre que l’étendue de cet enseignement excède les bornes de la capacité ordinaire des enfants. Il existe , d’ailleurs, des moyens de simplifier les méthodes, de mettre les vérités à la portée des esprits les moins exercés ; et c’est d’après la connaissance de ces moyens, d’après l’expérience, qu’a été tracé le tableau des connaissances élémentaires qu’il était nécessaire de présenter à tous les hommes, qu’il leur était possible d’acquérir. On pourrait aussi nous reprocher d’avoir, au contraire, trop resserré les limites de l’instruction destinée à la généralité des citoyens ; mais la nécessité de se contenter d’un seul maître pour chaque établissement, celle de placer les écoles auprès des enfants, le petit nombre d’années que ceux des familles pauvres peuvent donner à l’étude, nous ont forcés de resserrer cette première instruction dans des bornes étroites ; et il sera facile de les reculer lorsque l’amélioration de l’état du peuple, la distribution plus égale des fortunes, suite nécessaire des bonnes lois, les progrès des méthodes d’enseignement, en auront amené le moment ; lorsque enfin la diminution de la dette, et celle des dépenses superflues, permettra de consacrer à des emplois vraiment utiles une plus forte portion des revenus publics. Les écoles secondaires sont destinées aux enfants dont les familles peuvent se passer plus longtemps de leur travail, et consacrer à leur éducation un plus grand nombre d’années, ou même quelques avances. Chaque district , et, de plus, chaque ville de quatre mille habitants, aura une de ces écoles secondaires. Une combinaison analogue à celle dont nous avons parlé pour les écoles primaires, assure qu’il n’y aura point d’inégalité dans la distribution de ces établissements. L’enseignement sera le même dans tous ; mais ils auront un, deux, trois instituteurs, suivant le nombre d’élèves qu’on peut supposer devoir s’y rendre. Quelques notions de mathématiques, d’histoire naturelle et de chimie, nécessaires aux arts ; des développements plus étendus des principes de la morale et de la science sociale ; des leçons élémentaires de commerce, y formeront le fond de l’instruction. Les instituteurs donneront des conférences hebdomadaires, ouvertes à tous les citoyens. Chaque école aura une petite bibliothèque, un petit cabinet où l’on placera quelques instruments météorologiques, quelques modèles de machines ou de métiers, quelques objets d’histoire naturelle ; et ce sera, pour les hommes, un nouveau moyen d’instruction. Sans doute, ces collections seront d’abord presque nulles ; mais elles s’accroîtront avec le temps, s’augmenteront par des dons, se compléteront par des échanges ; elles répandront le goût de l’observation et de l’étude ; et ce goût contribuera bientôt à leur progrès. Ce degré d’instruction peut encore, à quelques égards, être envisagé comme universel ou plutôt comme nécessaire pour établir, dans l’enseignement universel, une égalité plus absolue. Les cultivateurs, à la vérité, en sont réellement exclus lorsqu’ils ne se trouvent pas assez riches pour déplacer leurs enfants ; mais ceux des campagnes, destinés à des métiers, doivent naturellement achever leur apprentissage dans les villes voisines, et ils recevront, dans les écoles secondaires, du moins la portion de connaissances qui leur sera le plus nécessaire. D’un autre côté, les cultivateurs ont dans l’année des temps de repos dont ils peuvent donner une partie à l’instruction, et les artisans sont privés de cette espèce de loisir. Ainsi, l’avantage d’une étude isolée et volontaire balance, pour les uns, celui qu’ont les autres de recevoir des leçons plus étendues ; et, sous ce point de vue, l’égalité est encore conservée, plutôt que détruite, par l’établissement des écoles secondaires. Il y a plus : à mesure que les manufactures se perfectionnent, leurs opérations se divisent de plus en plus, ou tendent sans cesse à ne charger chaque individu que d’un travail purement mécanique et réduit à un petit nombre de mouvements simples ; travail qu’il exécute mieux et plus promptement, mais par l’effet de la seule habitude, et dans lequel son esprit cesse presque entièrement d’agir. Ainsi, le perfectionnement des arts deviendrait, pour une partie de l’espèce humaine, une cause de stupidité ; ferait naître dans chaque nation une classe d’hommes incapables de s’élever au-dessus des plus grossiers intérêts ; y introduirait, et une inégalité humiliante, et une semence de troubles dangereux, si une instruction plus étendue n’offrait aux individus de cette même classe une ressource contre l’effet infaillible de la monotonie de leurs occupations journalières. L’avantage que les écoles secondaires semblent donner aux villes n’est donc encore qu’un nouveau moyen de rendre l’égalité plus entière. Les conférences hebdomadaires proposées pour ces deux premiers degrés ne doivent pas être regardées comme un faible moyen d’instruction. Quarante ou cinquante leçons par année peuvent renfermer une grande étendue de connaissances, dont les plus importantes répétées chaque année, d’autres tous les deux ans, finiront par être entièrement comprises, retenues, par ne pouvoir plus être oubliées. En même temps, une autre portion de cet enseignement se renouvellera continuellement, parce qu’elle aura pour objet, soit des procédés nouveaux d’agriculture ou d’arts mécaniques, des observations, des remarques nouvelles, soit l’exposition des lois générales, à mesure qu’elles seront promulguées, le développement des opérations du gouvernement lorsqu’elles seront d’un intérêt universel. Elle soutiendra la curiosité, augmentera l’intérêt de ces leçons, entretiendra l’esprit public et le goût de l’occupation. Qu’on ne craigne pas que la gravité de ces instructions en écarte le peuple. Pour l’homme occupé de travaux corporels, le repos seul est un plaisir, et une légère contention d’esprit un véritable délassement : c’est pour lui ce qu’est le mouvement du corps pour le savant livré à des études sédentaires, un moyen de ne pas laisser engourdir celles de ses facultés que ses occupations habituelles n’exercent pas assez. L’homme des campagnes, l’artisan des villes, ne dédaignera point des connaissances dont il aura une fois connu les avantages par son expérience ou celle de ses voisins. Si la seule curiosité l’attire d’abord, bientôt l’intérêt le retiendra. La frivolité , le dégoût des choses sérieuses, le dédain pour ce qui n’est qu’utile, ne sont pas les vices des hommes pauvres ; et cette prétendue stupidité, née de l’asservissement et de l’humiliation, disparaîtra bientôt, lorsque des hommes libres trouveront auprès d’eux les moyens de briser la dernière et la plus honteuse de leurs chaînes. Le troisième degré d’instruction embrasse les éléments de toutes les connaissances humaines. L’instruction, considérée comme partie de l’éducation générale, y est absolument complète. Elle renferme ce qui est nécessaire pour être en état de se préparer à remplir les fonctions publiques qui exigent le plus de lumières, ou de se livrer avec succès à des études plus approfondies : c’est là que se formeront les instituteurs des écoles secondaires, que se perfectionneront les maîtres des écoles primaires déjà formés dans celles du second degré. Le nombre des instituts a été porté à cent dix, et il en sera établi dans chaque département. On y enseignera non-seulement ce qu’il est utile de savoir comme homme, comme citoyen, à quelque profession qu’on se destine ; mais aussi tout ce qui peut l’être pour chaque grande division de ces professions, comme l’agriculture, les arts mécaniques, l’art militaire ; et même on y a joint les connaissances médicales nécessaires aux simples praticiens, aux sages-femmes, aux artistes vétérinaires. En jetant les yeux sur la liste des professeurs, on remarquera peut-être que les objets d’instruction n’y sont pas distribués suivant une division philosophique, que les sciences physiques et mathématiques y occupent une très-grande place, tandis que les connaissances qui dominaient dans l’ancien enseignement y paraissent négligées. Mais nous avons cru devoir distribuer les sciences d’après les méthodes qu’elles emploient, et par conséquent d’après la réunion de connaissances qui existe le plus ordinairement chez les hommes instruits, ou qu’il leur est plus facile de compléter. Peut-être une classification philosophique des sciences n’eût été dans l’application qu’embarrassante, et presque impraticable. En effet, prendrait-on pour base les diverses facultés de l’esprit ? Mais l’étude de chaque science les met toutes en activité, et contribue à les développer, à les perfectionner. Nous les exerçons même toutes à la fois, presque dans chacune des opérations intellectuelles. Comment attribuerez-vous telle partie des connaissances humaines à la mémoire, à l’imagination, à la raison, si lorsque vous demandez par exemple à un enfant de démontrer sur une planche une proposition de géométrie, il ne peut y parvenir sans employer à la fois sa mémoire, son imagination et sa raison ? Vous mettrez sans doute la connaissance des faits dans la classe que vous affectez à la mémoire ; vous placerez donc l’histoire naturelle à côté de celle des nations, l’étude des arts auprès de celle des langues ; vous les séparerez de la chimie, de la politique, de la physique, de l’analyse métaphysique, sciences auxquelles ces connaissances de faits sont liées, et par la nature des choses et par la méthode même de les traiter. Prendra-t-on pour base la nature des objets ? Mais le même objet, suivant la manière de l’envisager, appartient à des sciences absolument différentes. Ces sciences ainsi classées exigent des qualités d’esprit qu’une même personne réunit rarement ; il aurait été très-difficile de trouver, et peut-être de former des hommes en état de se plier à ces divisions d’enseignement. Les mêmes sciences ne se rapporteraient pas aux mêmes professions, leurs parties n’inspireraient pas un goût égal aux mêmes esprits , et ces divisions auraient fatigué les élèves comme les maîtres. Quelque autre base philosophique que l’on choisisse, on se trouvera toujours arrêté par des obstacles du même genre. D’ailleurs, il fallait donner à chaque partie une certaine étendue, et maintenir entre elles une espèce d’équilibre ; or, dans une division philosophique, on ne pourrait y parvenir qu’en réunissant par l’enseignement ce qu’on aurait séparé par la classification. Nous avons donc imité dans nos distributions la marche que l’esprit humain a suivie dans ses recherches, sans prétendre l’assujettir à en prendre une autre, d’après celle que nous donnerions à l’enseignement.
Le génie veut être libre, toute servitude le flétrit, et souvent on le voit porter encore, lorsqu’il est dans toute sa force, l’empreinte des fers qu’on lui avait donnés au moment où son premier germe se développait dans les exercices de l’enfance. Ainsi, puisqu’il faut nécessairement une distribution d’études, nous avons dû préférer celle qui s’était d’elle-même librement établie, au milieu des progrès rapides que tous les genres de connaissances ont faits depuis un demi-siècle. Plusieurs motifs ont déterminé l’espèce de préférence accordée aux sciences mathématiques et physiques. D’abord, pour les hommes qui ne se dévouent point à de longues méditations, qui n’approfondissent aucun genre de connaissances, l’étude même élémentaire de ces sciences est le moyen le plus sûr de développer leurs facultés intellectuelles, de leur apprendre à raisonner juste, à bien analyser leurs idées. On peut sans doute, en s’appliquant à la littérature, à la grammaire, à l’histoire, à la politique, à la philosophie en général, acquérir de la justesse, de la méthode, une logique saine et profonde, et cependant ignorer les sciences naturelles. De grands exemples l’ont prouvé ; mais les connaissances élémentaires dans ces mêmes genres n’ont pas cet avantage ; elles emploient la raison, mais elles ne la formeraient pas. C’est que dans les sciences naturelles, les idées sont plus simples, plus rigoureusement circonscrites ; c’est que la langue en est plus parfaite, que les mêmes mots y expriment plus exactement les mêmes idées. Les éléments y sont une véritable partie de la science, resserrée dans d’étroites limites, mais complète en elle-même. Elles offrent encore à la raison un moyen de s’exercer, à la portée d’un plus grand nombre d’esprits, surtout dans la jeunesse. Il n’est pas d’enfant, s’il n’est absolument stupide, qui ne puisse acquérir quelque habitude d’application, par des leçons élémentaires d’histoire naturelle ou d’agriculture. Ces sciences sont contre les préjugés, contre la petitesse d’esprit, un remède sinon plus sûr, du moins plus universel que la philosophie même. Elles sont utiles dans toutes les professions ; et il est aisé de voir combien elles le seraient davantage, si elles étaient plus uniformément répandues. Ceux qui en suivent la marche voient approcher l’époque où l’utilité pratique de leur application va prendre une étendue à laquelle on n’aurait osé porter ses espérances, où les progrès des sciences physiques doivent produire une heureuse révolution dans les arts ; et le plus sûr moyen d’accélérer cette révolution, est de répandre ces connaissances dans toutes les classes de la société, de leur faciliter les moyens de les acquérir. Enfin nous avons cédé à l’impulsion générale des esprits, qui en Europe semblent se porter vers ces sciences avec une ardeur toujours croissante. Nous avons senti que, par une suite des progrès de l’espèce humaine, ces études qui offrent à son activité un aliment éternel, inépuisable , devenaient d’autant plus nécessaires, que le perfectionnement de l’ordre social doit offrir moins d’objets à l’ambition ou à l’avidité ; que dans un pays où l’on voulait unir enfin par des noeuds immortels la paix et la liberté, il fallait que l’on pût sans ennui, sans s’éteindre dans l’oisiveté, consentir à n’être qu’un homme et un citoyen ; qu’il était important de tourner vers des objets utiles ce besoin d’agir, cette soif de gloire, à laquelle l’état d’une société bien gouvernée n’offre pas un champ assez vaste ; et de substituer enfin l’ambition d’éclairer les hommes à celle de les dominer.
Dans la partie de l’ancien enseignement qui répond à ce troisième degré d’instruction, on se bornait à un petit nombre d’objets : nous devons les embrasser tous. On semblait n’avoir voulu faire que des théologiens ou des prédicateurs : nous aspirons à former des hommes éclairés. L’ancien enseignement n’était pas moins vicieux par sa forme que par le choix et la distribution des objets. Pendant six années, une étude progressive du latin faisait le fond de l’instruction ; et c’était sur ce fond qu’on répandait les principes généraux de la grammaire, quelques connaissances de géographie et d’histoire, quelques notions de l’art de parler et d’écrire . Quatre professeurs sont ici destinés à remplir les mêmes indications ; mais les objets des études sont séparés, mais chaque maître enseigne une seule connaissance ; et cette disposition, plus favorable aux progrès des élèves, fera plus que compenser la diminution du nombre des maîtres. On pourra trouver encore la langue latine trop négligée. Mais sous quel point de vue une langue doit-elle être considérée dans une éducation générale ? Ne suffit-il pas de mettre les élèves en état de lire les livres vraiment utiles écrits dans cette langue, et de pouvoir, sans maîtres, faire de nouveaux progrès ? Peut-on regarder la connaissance approfondie d’un idiome étranger, celle des beautés de style qu’offrent les ouvrages des hommes de génie qui l’ont employé, comme une de ces connaissances générales que tout homme éclairé, tout citoyen qui se destine aux emplois de la société les plus importants, ne puisse ignorer ? Par quel privilége singulier, lorsque le temps destiné pour l’instruction , lorsque l’objet même de l’enseignement force de se borner dans tous les genres à des connaissances élémentaires, et de laisser ensuite le goût des jeunes gens se porter librement vers celles qu’ils veulent cultiver, le latin seul serait-il l’objet d’une instruction plus étendue ? Le considère-t-on comme la langue générale des savants, quoiqu’il perde tous les jours cet avantage ? Mais une connaissance élémentaire du latin suffit pour lire leurs livres ; mais il ne se trouve aucun ouvrage de science, de philosophie, de politique vraiment important, qui n’ait été traduit ; mais toutes les vérités que renferment ces livres existent, et mieux développées, et réunies à des vérités nouvelles, dans les livres écrits en langue vulgaire. La lecture des originaux n’est proprement utile qu’à ceux dont l’objet n’est pas l’étude de la science même, mais celle de son histoire. Enfin, puisqu’il faut tout dire, puisque tous les préjugés doivent aujourd’hui disparaître, l’étude longue, approfondie des langues des anciens, étude qui nécessiterait la lecture des livres qu’ils nous ont laissés, serait peut-être plus nuisible qu’utile. Nous cherchons dans l’éducation à faire connaître des vérités, et ces livres sont remplis d’erreurs. Nous cherchons à former la raison, et ces livres peuvent l’égarer. Nous sommes si éloignés des anciens, nous les avons tellement devancés dans la route de la vérité, qu’il faut avoir sa raison déjà tout armée, pour que ces précieuses dépouilles puissent l’enrichir sans la corrompre. Comme modèles dans l’art d’écrire, dans l’éloquence , dans la poésie, les anciens ne peuvent même servir qu’aux esprits déjà fortifiés par des études premières. Qu’est-ce, en effet, que des modèles qu’on ne peut imiter sans examiner sans cesse ce que la différence des mœurs, des langues, des religions , des idées, oblige d’y changer ? Je n’en citerai qu’un exemple. Démosthène, à la tribune, parlait aux athéniens assemblés ; le décret que son discours avait obtenu était rendu par la nation même, et les copies de l’ouvrage circulaient ensuite lentement parmi les orateurs ou leurs élèves. Ici nous prononçons un discours, non devant le peuple, mais devant ses représentants ; et ce discours, répandu par l’impression, a bientôt autant de juges froids et sévères qu’il existe en France de citoyens occupés de la chose publique. Si une éloquence entraînante, passionnée, séductrice, peut égarer quelquefois les assemblées populaires, ceux qu’elle trompe n’ont à prononcer que sur leurs propres intérêts ; leurs fautes ne retombent que sur eux-mêmes. Mais des représentants du peuple, qui, séduits par un orateur, céderaient à une autre force qu’à celle de leur raison, trahiraient leur devoir, puisqu’ils prononcent sur les intérêts d’autrui, et perdraient bientôt la confiance publique, sur laquelle seule toute constitution représentative est appuyée. Ainsi, cette même éloquence, nécessaire aux constitutions anciennes, serait, dans la nôtre, le germe d’une corruption destructrice. Il était alors permis, utile peut-être, d’émouvoir le peuple. Nous lui devons de ne chercher qu’à l’éclairer. Pesez toute l’influence que ce changement dans la forme des constitutions, toute celle que l’invention de l’imprimerie peuvent avoir sur les règles de l’art de parler, et prononcez ensuite si c’est aux premières années de la jeunesse que les orateurs anciens doivent être donnés pour modèles. Vous devez à la nation française une instruction au niveau de l’esprit du dix-huitième siècle, de cette philosophie qui, en éclairant la génération contemporaine, présage, prépare et devance déjà la raison supérieure à laquelle les progrès nécessaires du genre humain appellent les générations futures.
Tels ont été nos principes ; et c’est d’après cette philosophie , libre de toutes les chaînes, affranchie de toute autorité, de toute habitude ancienne, que nous avons choisi et classé les objets de l’instruction publique. C’est d’après cette même philosophie que nous avons regardé les sciences morales et politiques comme une partie essentielle de l’instruction commune . Comment espérer, en effet, d’élever jamais la morale du peuple , si l’on ne donne pour base à celle des hommes qui peuvent l’éclairer, qui sont destinés à le diriger, une analyse exacte, rigoureuse des sentiments moraux, des idées qui en résultent, des principes de justice qui en sont la conséquence ? Les bonnes lois , disait Platon, sont celles que les citoyens aiment plus que la vie. En effet, comment les lois seraient-elles bonnes, si, pour les faire exécuter, il fallait employer une force étrangère à celle de la volonté du peuple, et prêter à la justice l’appui de la tyrannie ? Mais, pour que les citoyens aiment les lois sans cesser d’être vraiment libres, pour qu’ils conservent cette indépendance de la raison, sans laquelle l’ardeur pour la liberté n’est qu’une passion et non une vertu, il faut qu’ils connaissent ces principes de la justice naturelle, ces droits essentiels de l’homme, dont les lois ne sont que le développement ou les applications. Il faut savoir distinguer dans les lois les conséquences de ces droits et les moyens plus ou moins heureusement combinés pour en assurer la garantie ; aimer les unes parce que la justice les a dictées ; les autres, parce qu’elles ont été inspirées par la sagesse. Il faut savoir distinguer ce dévouement de la raison qu’on doit aux lois qu’elle approuve, de cette soumission, de cet appui extérieur que le citoyen leur doit encore, lors même que ses lumières lui en montrent le danger ou l’imperfection. Il faut qu’en aimant les lois, on sache les juger. Jamais un peuple ne jouira d’une liberté constante, assurée, si l’instruction dans les sciences politiques n’est pas générale, si elle n’y est pas indépendante de toutes les institutions sociales, si l’enthousiasme que vous excitez dans l’âme des citoyens n’est pas dirigé par la raison, s’il peut s’allumer pour ce qui ne serait pas la vérité, si en attachant l’homme par l’habitude, par l’imagination, par le sentiment à sa constitution, à ses lois, à sa liberté, vous ne lui préparez, par une instruction générale, les moyens de parvenir à une constitution plus parfaite, de se donner de meilleures lois, et d’atteindre à une liberté plus entière. Car il en est de la liberté, de l’égalité, de ces grands objets des méditations politiques, comme de ceux des autres sciences ; il existe dans l’ordre des choses possibles un dernier terme dont la nature a voulu que nous puissions approcher sans cesse, mais auquel il nous est refusé de pouvoir atteindre jamais. Ce troisième degré d’instruction donne à ceux qui en profiteront, une supériorité réelle que la distribution des fonctions de la société rend inévitable ; mais c’est un motif de plus pour vouloir que cette supériorité soit celle de la raison et des véritables lumières ; pour chercher à former des hommes instruits , et non des hommes habiles ; pour ne pas oublier, enfin, que les inconvénients de cette supériorité deviennent moindres à mesure qu’elle se partage entre un plus grand nombre d’individus ; que plus ceux qui en jouissent sont éclairés, moins elle est dangereuse, et qu’alors elle est le véritable, l’unique remède contre cette supériorité d’adresse qui, au lieu de donner à l’ignorance des appuis et des guides, n’est féconde qu’en moyens de la séduire.
L’enseignement sera partagé par cours, les uns liés entre eux, les autres séparés, quoique faits par le même professeur. La distribution en sera telle, qu’un élève pourra suivre à la fois quatre cours, ou n’en suivre qu’un seul ; embrasser, dans l’espace de cinq ans environ, la totalité de l’instruction, s’il a une grande facilité ; se borner à une seule partie dans le même espace de temps, s’il a des dispositions moins heureuses. On pourra même, pour chaque science, s’arrêter à tel ou tel terme, y consacrer plus ou moins de temps ; en sorte que ces diverses combinaisons se prêtent à toutes les variations de talents, à toutes les positions personnelles. Les professeurs tiendront une fois par mois des conférences publiques. Comme elles sont destinées à des hommes déjà plus instruits, plus en état d’acquérir des lumières par eux-mêmes, il est moins nécessaire de les multiplier. Elles auront pour objet principal les découvertes dans les sciences, les expériences, les observations nouvelles, les procédés utiles aux arts ; et, par nouveau , l’on entend ici ce qui, sans sortir des limites d’une instruction élémentaire, n’est pas encore placé au rang des connaissances communes, des procédés généralement adoptés. Auprès de chaque collège on trouvera une bibliothèque, un cabinet, un jardin de botanique, un jardin d’agriculture. Ces établissements seront confiés à un conservateur ; et l’on sent que des hommes qui ne sont pas sans quelques lumières, peuvent apprendre beaucoup, en profitant de ces collections et des éclaircissements que le conservateur, que les professeurs ne leur refuseront pas. Enfin, comme dans ce degré d’instruction il ne faut pas se borner à de simples explications, qu’il faut encore exercer les élèves, soit à des démonstrations, à des discussions, soit même à quelques compositions ; qu’il est nécessaire de s’assurer s’ils entendent, s’ils retiennent ; si leurs facultés intellectuelles acquièrent de l’activité et de la force ; on pourra réserver dans chaque salle une place destinée à ceux qui, sans être élèves, sans être, par conséquent, assujettis aux questions qu’on leur fait, aux travaux qu’on leur impose, voudraient suivre un cours d’instruction, ou assister à quelques leçons. Cette espèce de publicité, réglée de manière qu’elle ne puisse troubler l’ordre de l’enseignement, aurait trois avantages : le premier, de procurer des moyens de s’éclairer, à ceux des citoyens qui n’ont pu recevoir une instruction complète , ou qui n’en ont pas assez profité ; de leur offrir la faculté d’acquérir à tous les âges les connaissances qui peuvent leur devenir utiles, de faire en sorte que le bien immédiat qui peut résulter du progrès des sciences ne soit pas exclusivement réservé aux savants et à la jeunesse : le second, que les parents pourront être témoins des leçons données à leurs enfants : le troisième, enfin, que les jeunes gens mis en quelque sorte sous les yeux du public, en auront plus d’émulation, et prendront de bonne heure l’habitude de parler avec assurance, avec facilité, avec décence ; habitude qu’un petit nombre d’exercices solennels ne pourrait leur faire contracter. Dans les villes de garnison, on pourra charger le professeur d’art militaire d’ouvrir, pour les soldats, une conférence hebdomadaire, dont le principal objet sera l’explication des lois et des règlements militaires, le soin de leur en développer l’esprit et les motifs ; car l’obéissance du soldat à la discipline ne doit plus se distinguer de la soumission du citoyen à la loi ; elle doit être également éclairée et commandée par la raison et par l’amour de la patrie, avant de l’être par la force ou la crainte de la peine. Tandis qu’on enseignera, dans les instituts, la théorie élémentaire des sciences médicales, théorie suffisante pour éclairer la pratique de l’art, les médecins des hôpitaux pourront enseigner cette pratique, et donner des leçons de chirurgie ; de manière qu’en multipliant les écoles où l’on recevra ces connaissances élémentaires, mais justes, on puisse assurer à la partie la plus pauvre des citoyens les secours d’hommes éclairés, formés par une bonne méthode, instruits dans l’art d’observer, et libres des préjugés de l’ignorance comme de ceux des doctrines systématiques. Dans les ports de mer, des professeurs particuliers d’hydrographie, de pilotage, pourront enseigner l’art nautique à des élèves que les leçons de mathématiques, d’astronomie, de physique, qui font partie de l’enseignement général, auront déjà préparés. Ailleurs, à l’aide de ces mêmes leçons, un petit nombre de maîtres suffira pour former d’autres élèves à la pratique de l’art des constructions ; et dans tous les genres, cette distribution de l’instruction commune rendra plus simple et moins dispendieuse toute espèce d’instruction particulière dont l’utilité publique exigerait l’établissement. Les principes de la morale enseignés dans les écoles et dans les instituts, seront ceux qui, fondés sur nos sentiments naturels et sur la raison, appartiennent également à tous les hommes. La constitution, en reconnaissant le droit qu’a chaque individu de choisir son culte, en établissant une entière égalité entre tous les habitants de la France, ne permet point d’admettre, dans l’instruction publique, un enseignement qui, en repoussant les enfants d’une partie des citoyens, détruirait l’égalité des avantages sociaux, et donnerait à des dogmes particuliers un avantage contraire à la liberté des opinions. Il était donc rigoureusement nécessaire de séparer de la morale les principes de toute religion particulière, et de n’admettre dans l’instruction publique l’enseignement d’aucun culte religieux. Chacun d’eux doit être enseigné dans les temples par ses propres ministres. Les parents, quelle que soit leur opinion sur la nécessité de telle ou telle religion, pourront alors sans répugnance envoyer leurs enfants dans les établissements nationaux ; et la puissance publique n’aura point usurpé sur les droits de la conscience, sous prétexte de l’éclairer et de la conduire. D’ailleurs, combien n’est-il pas important de fonder la morale sur les seuls principes de la raison ! Quelque changement que subissent les opinions d’un homme dans le cours de sa vie, les principes établis sur cette base resteront toujours également vrais, ils seront toujours invariables comme elle ; il les opposera aux tentatives que l’on pourrait faire pour égarer sa conscience ; elle conservera son indépendance et sa rectitude, et on ne verra plus ce spectacle si affligeant d’hommes qui s’imaginent remplir leurs devoirs en violant les droits les plus sacrés, et obéir à Dieu en trahissant leur patrie. Ceux qui croient encore à la nécessité d’appuyer la morale sur une religion particulière, doivent eux-mêmes approuver cette séparation : car, sans doute, ce n’est pas la vérité des principes de la morale qu’ils font dépendre de leurs dogmes ; ils pensent seulement que les hommes y trouvent des motifs plus puissants d’être justes ; et ces motifs n’acquerront-ils pas une force plus grande sur tout esprit capable de réfléchir, s’ils ne sont employés qu’à fortifier ce que la raison et le sentiment intérieur ont déjà commandé ? Dira-t-on que l’idée de cette séparation s’élève trop au-dessus des lumières actuelles du peuple ? Non, sans doute ; car, puisqu’il s’agit ici d’instruction publique, tolérer une erreur, ce serait s’en rendre complice ; ne pas consacrer hautement la vérité, ce serait la trahir. Et quand bien même il serait vrai que des ménagements politiques dussent encore, pendant quelque temps, souiller les lois d’une nation libre ; quand cette doctrine insidieuse ou faible trouverait une excuse dans cette stupidité, qu’on se plaît à supposer dans le peuple, pour avoir un prétexte de le tromper ou de l’opprimer ; du moins, l’instruction qui doit amener le temps où ces ménagements seront inutiles, ne peut appartenir qu’à la vérité seule, et doit lui appartenir tout entière.
Nous avons donné le nom de lycée au quatrième degré d’instruction ; toutes les sciences y sont enseignées dans toute leur étendue. C’est là que se forment les savants, ceux qui font de la culture de leur esprit, du perfectionnement de leurs propres facultés, une des occupations de leur vie ; ceux qui se destinent à des professions où l’on ne peut obtenir de grands succès que par une étude approfondie d’une ou plusieurs sciences . C’est là aussi que doivent se former les professeurs. C’est au moyen de ces établissements que chaque génération peut transmettre à la génération suivante, ce qu’elle a reçu de celle qui l’a précédée, et ce qu’elle a pu y ajouter. Nous proposons d’établir en France neuf lycées. Les lumières, en partant de plusieurs foyers à la fois, seront répandues avec plus d’égalité , et se distribueront dans une plus grande masse de citoyens. On sera sûr de conserver, dans les départements, un plus grand nombre d’hommes éclairés, qui, forcés d’aller achever leur instruction à Paris, auraient été tentés de s’y établir : et, d’après la forme de la constitution, cette considération est très-importante. En effet, la loi oblige à choisir les députés à la législature parmi les citoyens de chaque département ; et quand elle n’y obligerait pas, l’utilité commune l’exigerait encore, du moins pour une très-grande partie. Les administrateurs, les juges, sont pris également dans le sein du département où ils exercent leurs fonctions. Comment pourrait-on prétendre qu’on n’a rien négligé pour préparer à la nation des hommes capables des fonctions les plus importantes, si une seule ville leur présentait les moyens de s’instruire ? Comment pourrait-on dire que l’on a offert à tous les talents les moyens de se développer, qu’on n’en a laissé échapper aucun, si, dans un empire aussi étendu que la France, ils ne trouvaient que dans un seul point la possibilité de se former ? D’ailleurs, il n’aurait pas été sans inconvénient pour le succès, et surtout pour l’égalité de l’instruction commune, de n’ouvrir aux professeurs des instituts qu’une seule école, et de l’ouvrir à Paris. On a fixé le nombre des lycées à neuf, parce qu’en comparant ce nombre à celui des grandes universités d’Angleterre, d’Italie, d’Allemagne, il a paru répondre à ce qu’exigeait la population de la France. En effet, sans que le nombre des élèves puisse nuire à l’enseignement, un homme, sur seize cents, pourra suivre un cours d’études dans les lycées ; et cette proportion est suffisante pour une instruction nécessaire seulement à un petit nombre de professions, et où l’on n’enseigne que la partie des sciences qui s’élève au-dessus des éléments. L’enseignement que nous proposons d’établir est plus complet, la distribution en est plus au niveau de l’état actuel des sciences en Europe, que dans aucun des établissements de ce genre qui existent dans les pays étrangers : nous avons cru qu’aucune espèce d’infériorité ne pouvait convenir à la nation française ; et puisque chaque année est marquée dans les sciences par des progrès nouveaux, ne pas surpasser ce qu’on trouve établi, ce serait rester au-dessous. Quelques-uns de ces lycées seront placés de manière à y attirer les jeunes étrangers. L’avantage commercial qui en résulte est peu important pour une grande nation : mais celui de répandre sur un plus grand espace les principes de l’égalité et de la liberté, mais cette réputation que donne à un peuple l’affluence des étrangers qui viennent y chercher des lumières, mais les amis que ce peuple s’assure parmi ces jeunes gens élevés dans son sein, mais l’avantage immense de rendre sa langue plus universelle, mais la fraternité qui peut en résulter entre les nations, toutes ces vues, d’une utilité plus noble, ne doivent pas être négligées. Quelques lycées doivent donc être placés à portée des frontières : dans leur distribution générale sur la surface de l’empire, on doit éviter toute disproportion trop grande entre leurs distances respectives. Les villes qui renferment déjà de grands établissements consacrés, soit à l’instruction, soit au progrès des sciences, ont droit à une préférence fondée sur des vues d’économie, et sur l’intérêt même de l’enseignement. Enfin, nous avons pensé que des villes moins considérables, où l’attention générale des citoyens pourrait se porter sur ces institutions, où l’esprit des sciences ne serait pas étouffé par de grands intérêts, où l’opinion publique n’aurait pas assez de force pour exercer sur l’enseignement une influence dangereuse, et l’asservir à des vues locales, présenteraient plus d’avantages que les grandes villes de commerce, d’où une plus grande cherté des choses nécessaires à la vie éloignerait les enfants des familles pauvres, tandis que les parents pourraient encore y craindre des séductions plus puissantes, des occasions plus multipliées de dissipation et de dépense. Nous n’avons pas étendu cette dernière considération jusque sur Paris. La voix unanime de l’Europe, qui, depuis un siècle, regarde cette ville comme une des capitales du monde savant, ne le permettrait pas. C’est en combinant entre eux ces divers principes, en accordnt plus ou moins à chacun d’eux, que nous avons déterminé l’emplacement des lycées. Le lycée de Paris ne différera des autres que par un enseignement plus complet des langues anciennes et modernes, et peut-être par quelques institutions consacrées aux arts agréables ; objets qui, par leur nature, n’exigeaient qu’un seul établissement pour la France. Nous avons cru qu’une institution où toutes les langues connues seraient enseignées, où les hommes de tous les pays trouveraient un interprète, où l’on pourrait analyser, comparer toutes les manières suivant lesquelles les hommes ont formé et classé leurs idées, devait conduire à des découvertes importantes, et faciliter les moyens d’un rapprochement entre les peuples, qu’il n’est plus temps de reléguer parmi les chimères philosophiques. C’est dans les lycées que de jeunes gens, dont la raison est déjà formée, s’instruiront par l’étude de l’antiquité, et s’instruiront sans danger, parce que, déjà capables de calculer les effets de la différence des mœurs, des gouvernements, des langages, du progrès des opinions ou des idées, ils pourront à la fois sentir et juger les beautés de leurs modèles. L’instruction dans les lycées sera commune aux jeunes gens qui complètent leur éducation et aux hommes. On a vu plus d’une fois, à Paris, des membres des académies suivre exactement les leçons du collège royal, et plus souvent assister à quelques-unes dont l’objet leur offrait un intérêt plus vif. D’ailleurs, des bibliothèques plus complètes, des cabinets plus étendus, de plus grands jardins de botanique et d’agriculture, sont encore un moyen d’instruction ; et on y joint celui de conférences publiques entre les professeurs, parce qu’on y peut traiter des questions vers lesquelles les circonstances appellent la curiosité, et qui ne peuvent entrer dans des leçons nécessairement assujetties à un ordre régulier. Dans ces quatre degrés d’instruction, l’enseignement sera totalement gratuit.

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