Extrait de l’ouvrage de Jean-Claude Milner, De l’école

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Note de la rédaction du secteur Ecole

En 1984, Jean-Claude Milner, linguiste, publie un ouvrage qui connaîtra un très fort retentissement et qui servira de référence à ceux qui n’auront de cesse, ensuite, de résister à l’idéologie pédagogiste (néologisme que l’on doit, du reste, à Jean-Claude Milner), institutionnalisée par la création des IUFM. Réédité en 2009 par les éditions Verdier en collection Poche, De l’école reste un livre de combat. Car si le pédagogisme fut d’abord porté par une partie de la gauche qui souhaitait ardemment réformer l’école en rompant avec le modèle républicain, issu des Lumières, sur lequel elle s’était construite, la droite néolibérale puise aujourd’hui très largement dans ce fond idéologique pour légitimer les contre-réformes mises en œuvre par le gouvernement.

Il y a de l’école dans quelques sociétés, et particulièrement dans la nôtre. Voilà une proposition certaine ; encore faudrait-il établir ce qu’elle signifie. Dire que l’école existe, c’est, au vrai, dire seulement ceci : dans une société, il existe des savoirs et ces derniers sont transmis par un corps spécialisé dans un lieu spécialisé. Parler d’école, c’est parler de quatre choses : (1) des savoirs ; (2) des savoirs transmissibles ; (3) des spécialistes chargés de transmettre des savoirs ; (4) d’une institution reconnue, ayant pour fonction de mettre en présence, d’une manière réglée, les spécialistes qui transmettent et les sujets à qui l’on transmet. Chacune de ces quatre choses est nécessaire, en sorte que c’est nier l’existence de l’école que de nier l’une d’entre elles ; de même, c’est vouloir la disparition de l’école que de vouloir, pour quelque raison que ce soit, bonne ou mauvaise, la cessation de l’une ou de l’autre. Soit donc des propos qui disent qu’il n’y a pas de savoirs, ou bien que les savoirs ne sont pas transmissibles, ou bien que la transmission des savoirs ne saurait être l’affaire de spécialistes de la transmission, ou bien que cette transmission ne saurait s’accomplir dans une institution ; il faut avoir conscience que ceux qui les tiennent – fussent-ils eux-mêmes chargés d’un enseignement – parlent contre l’école : ils peuvent avoir leurs raisons, peut-être même ont-ils raison ; en tout état de cause, il faut être clair sur ce qu’ils font et disent. Il va de soi que, de ce point de vue général, les différences administratives entre les divers régimes d’enseignement en France – primaire/secondaire/supérieur ou privé/ public – sont de peu de poids : l’école désignera donc aussi bien les collèges que les lycées ou les universités, aussi bien les établissements confessionnels que les laïques. Quatre choses lui sont nécessaires ; elles lui sont aussi suffisantes : dire qu’il y a de l’école, c’est dire tout ce qui a été dit, mais rien de plus. Ainsi, ce n’est pas dire que tous les savoirs sont transmissibles ; ce n’est même pas dire que tous les savoirs transmissibles sont ou doivent être transmis par l’école ; ce n’est pas dire que les spécialistes chargés de transmettre savent tout ce qu’il y a à savoir en général, ni tout ce qu’il y a à savoir du savoir qu’ils transmettent. Sans doute, on peut toujours ajouter d’autres déterminations aux quatre déterminations essentielles. Par exemple, on peut souhaiter que l’école rende heureux, qu’elle contribue à la bonne santé physique et morale, qu’elle permette un usage rationnel du téléphone ou de la télévision, etc. Il n’y a rien à redire à cela, pourvu qu’on se souvienne qu’il s’agit de fins secondes et surajoutées, de bénéfices additionnels : vouloir en faire des fins principales et des bénéfices majeurs, c’est en réalité renoncer aux déterminations essentielles. C’est donc vouloir la fin de l’école.

Jean-Claude Milner, De l’école. Editions du Seuil, Paris, 1984

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