Condorcet, Sur la nécessité de l’instruction publique

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Au commencement du quinzième siècle, l’Europe entière, plongée dans l’ignorance, gémissait sous le joug de l’aristocratie nobiliaire et de la tyrannie sacerdotale : et, depuis cette époque, les progrès vers la liberté ont, dans chaque nation, suivi ceux des lumières avec cette constance qui annonce, entre deux faits, une liaison nécessaire fondée sur les lois éternelles de la nature.

Ainsi, par une suite de ces mêmes lois, on ne pourrait ramener l’ignorance sans rappeler la servitude avec elle.

Un peuple éclairé confie ses intérêts à des hommes instruits, mais un peuple ignorant devient nécessairement la dupe des fourbes qui, soit qu’ils le flattent, soit qu’ils l’oppriment, le rendent l’instrument de leurs projets, et la victime de leurs intérêts personnels.

Quand bien même la liberté serait respectée en apparence et conservée dans le livre de la loi, la prospérité publique n’exige-t-elle pas que le peuple soit en état de connaître ceux qui sont capables de la maintenir, et l’homme qui, dans les actions de la vie commune, tombe, par le défaut de lumières, dans la dépendance d’un autre homme, peut-il se dire véritablement libre ?

Ne se forme-t-il pas nécessairement alors deux classes de citoyens ? Et qui pourrait soutenir qu’il existe entre elles l’égalité commandée par la nature, sous prétexte que ce n’est pas la force, mais la ruse qui exerce l’empire ? Croit-on que la liberté pût longtemps subsister, même dans les lois ? Combien n’est-il pas aisé de l’anéantir par des institutions qui auraient l’air de la conserver ? Combien n’y a-t-il pas d’exemples de peuples qui se sont crus libres, lors même qu’ils gémissaient sous l’esclavage ? Oui sans doute, la liberté ne peut périr ; mais c’est uniquement parce que les progrès des lumières en assurent l’éternelle durée, et l’histoire entière atteste avec combien peu de succès les institutions, en apparence les mieux combinées, ont protégé celle des peuples que leurs lumières ne défendaient pas contre l’hypocrisie des tyrans, qui savent prendre le masque de la popularité, ou celui de la justice. Dire que le peuple en sait assez, s’il sait vouloir être libre, c’est avouer qu’on veut le tromper pour s’en rendre maître. C’est le dégrader sous la vaine apparence d’un respect perfide.

Le maintien de la liberté et de l’égalité exige donc un certain rapport entre l’instruction des citoyens qui en peuvent recevoir le moins, et les lumières des hommes les plus éclairés, dans le même pays, et à la même époque. Il exige également une certaine proportion entre les connaissances des hommes et leurs besoins.

Il faut donc que l’instruction du peuple puisse suivre les progrès des arts, et ceux des lumières générales ; et comme la grande pluralité des individus de l’espèce humaine ne peut donner à son instruction qu’un petit nombre d’années, et une attention relativement beaucoup plus faible que celle dont les hommes supérieurs sont capables, il faut encore que les méthodes d’enseigner se perfectionnent, de manière que le même temps et la même attention suffisent pour acquérir des connaissances plus étendues, à mesure qu’elles deviennent nécessaires.

Ainsi les soins que la puissance publique doit prendre de l’instruction du peuple ne peuvent se séparer de ceux qu’elle doit donner à une instruction plus étendue ; autrement il arriverait bientôt que le talent se tournerait tout entier vers l’art de gouverner les hommes et de les tromper, et que les ambitieux, débarrassés de la censure incommode des hommes éclairés, trouveraient bientôt moyen d’éluder les faibles barrières que leur imposerait l’instruction commune, ou parviendraient à la corrompre. Les préjugés qui, dans presque tous les pays, sont la seule instruction de la portion la plus nombreuse, ne sont pas l’ouvrage de la nature, mais celui de l’ambition qui, trompant l’ignorante simplicité des pères, s’empare du droit de livrer à l’abrutissement et à l’erreur les générations naissantes.

Une égalité entière entre les esprits est une chimère ; mais si l’instruction publique est générale, étendue, si elle embrasse l’universalité des connaissances, alors cette inégalité est toute en faveur de l’espèce humaine qui profite des travaux des hommes de génie. Si au contraire cette instruction est nulle, faible, mal dirigée, alors l’inégalité n’existe plus qu’en faveur des charlatans de tous les genres, qui cherchent à tromper les hommes sur tous leurs intérêts.

Voilà pourquoi on avait voulu rendre l’instruction publique indépendante de tout autre pouvoir que celui de l’opinion, et ne la soumettre qu’à l’autorité de la renommée. On avait senti que la puissance quelconque à laquelle elle serait subordonnée chercherait à la faire servir à des desseins étrangers à son véritable objet, la distribution plus égale, et le progrès des lumières.

On a dit qu’il suffisait d’établir, aux dépens de la nation, des écoles primaires ; sans doute on consentirait encore que des écoles soient ouvertes pour la marine, pour l’artillerie, pour l’art militaire ; car on ne voudrait pas que les enfants des riches pussent seuls y occuper les places. Sans doute on n’ignore pas que cette instruction est le seul moyen de pouvoir se passer d’une grande armée en temps de paix, toujours si dangereuse pour la liberté. Ne faudrait-il pas aussi quelque instruction, pour répandre dans les campagnes des artistes vétérinaires, des sages-femmes plus instruites, des chirurgiens moins ignorants ? Ne sont-ils pas nécessaires, quand ce ne serait que pour éloigner des charlatans plus dangereux ? Mais pour avoir des maîtres qui enseignent dans ces divers établissements, il faut une instruction où ces maîtres se puissent former. Oserez-vous la livrer au hasard ? Y trouverez-vous de l’économie ? Non ; car si vous ne payez pas ces professeurs qui formeront ces maîtres d’écoles primaires, ces instituteurs dans différents genres, vous serez obligés de les payer eux-mêmes plus chèrement.

Il y a plus : s’ils ont été instruits dans une institution publique, si l’on connaît ce qui leur a été enseigné, ce qu’ils ont dû apprendre, il devient plus facile de les juger ; si l’on ne sait ce qui leur a été enseigné, il faut examiner non seulement leur capacité, mais leur doctrine.

On craint les corporations savantes. Mais si on observe avec attention les reproches qu’on a pu faire à celles qui ont existé, on voit que les faits sur lesquels ces reproches sont fondés ont pour cause, soit une intolérance religieuse ou politique qui n’existe plus, soit une sorte de privilège exclusif maladroitement attaché à ces corporations, soit enfin les anciens vices de ces institutions, que tous les bons esprits ont senti et qu’il est facile d’éviter.

Pour juger ces corporations d’après l’expérience, il ne faut d’abord considérer que celles qui ont eu pour objet la culture des sciences mathématiques et physiques, considérées comme objet de spéculation, parce que ce sont les seules qui ont joui jusqu’ici de quelque indépendance, et si on parcourt les recueils publiés par ces corporations, on verra combien, en attachant aux sciences quelques hommes à qui la médiocrité de leur fortune n’aurait pas permis de s’y livrer tout entiers, combien, en facilitant aux autres la publication prompte de leurs travaux, ces corporations ont servi aux progrès des lumières.

À peine, depuis cent trente ans qu’elles existent, citerait-on une seule découverte qui n’ait pas été faite par un homme attaché à ces mêmes corporations, ou adoptée par elles ; et cependant jamais, dans aucune époque de l’histoire, les sciences n’ont été cultivées, et plus généralement, et avec plus de succès.

Ces corporations n’ont point formé les hommes de génie dont le nom honore leur liste ; mais elles leur ont donné le moyen de développer leurs talents, de se faire connaître, d’acquérir cette première réputation qui leur a permis depuis de se livrer à de plus grands travaux.

Avant l’invention de l’imprimerie, l’instruction était très chère, et, chez les peuples anciens, ce fut une des causes qui contribuèrent le plus à conserver l’esprit aristocratique de leurs gouvernements. Heureusement chez les nations modernes, ce même esprit dominateur du clergé, qui a fait tant de maux, ne pouvant s’exercer qu’en multipliant les instruments, a été forcé de multiplier aussi les écoles, et de les ouvrir par des fondations nombreuses à la classe pauvre du peuple, et dès lors, malgré toutes les précautions prises pour détruire la raison sous un fatras de fausse science, on vit des hommes supérieurs à leur siècle soutenir les droits de la vérité, et en réclamant pour l’Église l’égalité démocratique, préparer les esprits à en reconnaître l’éternelle justice dans toute son étendue.

L’imprimerie a rendu l’instruction plus facile en la rendant moins chère, mais elle n’a facilité que l’instruction par les livres, et celle que l’on doit recevoir par l’observation et l’expérience, celle qui exige des instruments, des machines, des expériences, est encore restée, et restera au-dessus des facultés de la très grande pluralité.

Plus vous voulez que les hommes exercent eux-mêmes une portion plus étendue de leurs droits, plus vous voulez, pour éloigner tout empire du petit nombre, qu’une masse plus grande de citoyens puisse remplir un plus grand nombre de fonctions, plus aussi vous devez chercher à étendre l’instruction : et puisque toutes nos lois doivent tendre à diminuer l’inégalité des fortunes, il ne faut plus compter, pour les dépenses nécessaires aux progrès des lumières, sur les richesses individuelles. On a trouvé que, dans le plan présenté à l’Assemblée législative, on accordait trop de pouvoir à une société savante ; mais alors le pouvoir exécutif général était entre les mains d’hommes choisis par le roi ; mais alors il devait arriver que le ministère chercherait à s’unir avec les administrations départementaires, pour se donner une force capable de balancer le pouvoir législatif. Il était donc important, nécessaire, d’ôter au gouvernement non seulement toute action directe sur l’instruction, mais même de ne lui laisser aucune influence indirecte. L’abolition de la royauté peut donc permettre de faire à cette partie du plan des changements utiles, mais il n’en faut pas moins concilier ces deux principes, que le gouvernement n’ait jamais aucune influence sur les choses qui sont enseignées, et qu’une société savante ne soit distraite que le moins possible de son véritable objet, la propagation, le perfectionnement, les progrès des connaissances utiles aux hommes.

Si les citoyens peu riches ont besoin d’un maître d’école pour écrire leurs lettres, faire leurs comptes, juger de l’exactitude de leur imposition ; s’ils ont besoin d’un arpenteur pour connaître l’étendue de leur terre ; si pour défendre une cause très simple, il leur faut un homme de loi, dès lors non seulement cette classe nombreuse et respectable est éloignée des fonctions publiques, mais même le droit d’élire s’anéantit pour elle ; car ces mêmes hommes à qui on est obligé de recourir sans cesse dans ses affaires personnelles acquerront sur les volontés une autorité dangereuse. Si les citoyens, lorsqu’on cite un fait, lorsqu’on leur allègue une loi, un exemple, lorsque ce fait, cette loi, cet exemple sont ensuite contestés, ne savent pas comment ils pourraient les vérifier par eux-mêmes, ne les réduisez-vous point à n’avoir ni une opinion, ni une volonté propre ; et dès lors cet exercice de leurs droits est-il réel, est-il celui que vous devez leur assurer ?

Les représentants du peuple croiront-ils avoir rempli leurs devoirs envers lui, en lui laissant l’exercice le plus étendu de ses droits. Ne pourrait-il pas leur dire : Qu’avez-vous donc fait pour moi ? Lorsque je vous ai choisis, ce n’était pas pour que vos décrets m’assurassent des droits que j’avais avant eux et avant vous, mais c’était pour recevoir de vous les moyens d’exercer ces mêmes droits d’une manière utile à ma liberté et à mon bonheur. C’était donc pour que je pusse les exercer, et avec ordre, et avec lumières. J’ai été trop longtemps la victime des fautes de ceux qui avaient usurpé le droit de vouloir en mon nom, faut-il que je le devienne maintenant de mes propres erreurs ; et n’est-ce point précisément pour n’être pas réduit à n’avoir à choisir qu’entre ces deux extrémités que je vous ai appelés ?

Souvent des citoyens égarés par de vils scélérats s’élèvent contre les lois ; alors la justice, l’humanité nous crient d’employer les seules armes de la raison pour les rappeler à leurs devoirs ; et pourquoi donc ne pas vouloir qu’une instruction bien dirigée les rende d’avance plus difficiles à séduire, plus disposés à céder à la voix de la vérité ?

Deux classes ont presque partout exercé sur le peuple un empire dont l’instruction seule peut le préserver : ce sont les gens de loi et les prêtres ; les uns s’emparent de sa conscience, les autres de ses affaires. En vain dira-t-on que les lois peuvent être assez simples pour que l’instruction lui soit inutile ; mais les lois primitives de tous les peuples étaient simples, étaient écrites dans un idiome que tout le monde entendait, et cependant c’est de ces lois simples qu’avec du temps et des subtilités les légistes sont parvenus à former des codes compliqués, obscurs, écrits dans un style inintelligible pour tout autre que pour eux. L’instruction n’est pas moins nécessaire pour garantir la conscience des pièges du sacerdoce. La morale primitive de toutes les religions a aussi été très simple, assez conforme à la morale naturelle ; mais aussi dans toutes les religions les prêtres en ont fait l’instrument de leur ambition. Ce serait donc trahir le peuple que de ne pas lui donner, dans une instruction morale indépendante de toute religion particulière, un sûr préservatif contre ce danger qui menace sa liberté et son bonheur.

Les plaintes du peuple sur les subsistances se sont élevées avec force, et nous avons d’immenses terrains occupés par des marais, et le défaut d’une navigation intérieure plus étendue et formée sur un système général rend les secours du commerce lents, dispendieux, quelquefois insuffisants, et une énorme quantité de chevaux, que la construction de ces canaux rendrait inutiles, emploient les terrains qui fourniraient aux hommes une nourriture plus abondante et plus variée. Le bas prix des salaires annonce que l’occupation manque aux hommes laborieux, et c’est lorsque tout prouve la nécessité d’employer les lumières, de perfectionner les arts, d’ouvrir à l’industrie des routes nouvelles, de donner à l’activité des talents utiles une énergie nouvelle, que l’on choisirait ce moment pour appeler l’ignorance et, avec elle, la misère, la dépopulation, l’anarchie et la servitude.

Condorcet, Sur la nécessité de l’instruction publique (janvier 1793) (O.C. Arago, VII, pages 439 à 448.)

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