Le savoir, comme le travail, sous l’emprise dangereuse de la finance

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Pourquoi les salariés souffrent-ils de l’innovation ?
Ces derniers mois, le stress au travail, conduisant parfois au suicide des salariés, a fait la une des médias. On sait que cette situation inquiétante découle des nouvelles formes d’organisation du travail, fondées sur une surexploitation du travail, qui sont elles-mêmes la conséquence directe des exigences excessives de rendement du capitalisme actuel, dominé par la finance. Mais pour comprendre l’écart existant entre les discours sur l’organisation moderne du travail et cette violente réalité, il faut analyser plus en amont les véritables relations entre la finance et l’économie, et plus particulièrement l’économie du savoir, parfois qualifiée de nouvelle économie.

Cette dernière résulte, d’un côté, de l’accroissement de la part des investissements dans le domaine des connaissances (éducation, formation, recherche et développement) qui sont devenus un facteur décisif de compétitivité et de croissance ; d’un autre côté, de la diffusion massive des nouvelles technologies de l’information et de la communication (TIC) au cours des trois dernières décennies.

Le capitalisme contemporain repose sur deux piliers : la connaissance et la finance moderne qui contribue à la sélection et au financement des innovations. Mais, loin d’être univoques et vertueuses, les relations entre finance et connaissance sont en réalité équivoques et complexes. Ainsi la Bourse et les droits de propriété intellectuelle répondent aux besoins du capitalisme moderne fondé sur l’exploitation de la connaissance, tout en exerçant des effets destructeurs sur celui-ci. Les récents développements de la crise des subprimes illustrent bien les rapports ambivalents qu’entretiennent la finance et la connaissance dans le capitalisme contemporain. Dans le secteur des biotechnologies, qui constitue l’un des secteurs clés de cette nouvelle économie de la connaissance, les entreprises doivent lever des capitaux tous les deux ou trois ans et ne peuvent espérer diffuser un nouveau produit avant dix ans de recherche. La finance a permis de lancer ces innovations durant les années 2000 grâce à l’augmentation du nombre de sociétés cotées en Bourse. Mais, depuis la crise des subprimes, le secteur des biotechnologies est mis en péril par les dérèglements de la finance. En France, on a assisté depuis 2007 à une chute brutale des levées de capitaux en Bourse ainsi que des investissements dans les biotechnologies. Plus inquiétant encore, ce sont les start-up, porteuses de projets innovants pour demain, qui sont les plus frappées par la crise financière.
L’emprise croissante de la finance s’exerce aussi sur les nouvelles formes de division du travail. Deux modèles coexistent dans l’économie capitaliste actuelle : la division cognitive et la traditionnelle division taylorienne. Le premier, très sélectif et polarisé géographiquement et socialement, se fonde sur des bases d’excellence technologique et sur les connaissances de pointe. Paradoxalement, la pression de la finance et de ses exigences de rentabilité a contribué à réactiver, voire à privilégier, le vieux modèle néo-taylorien d’organisation du travail, fondé sur le découpage des tâches et la dépossession des savoirs des salariés. En outre, sous l’effet des TIC et de la libéralisation organisée par l’OMC (Organisation mondiale du commerce) par l’Accord général sur le commerce des services (AGCS), ce nouveau taylorisme s’est diffusé dans les activités de services qui représentent la plupart des emplois dans nos économies – longtemps restées à l’abri de ce mouvement, et de plus en plus concernées par les délocalisations (centres d’appels, services informatiques, centres de recherche et développement (R&D). Les firmes combinent ainsi ces deux formes d’organisation – cognitive et taylorienne – pour accroître leur efficacité et leurs rendements. La plupart des grands groupes mondiaux concentrent leurs compétences sur la R&D, la conception et le marketing, tout en mettant en oeuvre une division taylorienne du travail à l’échelle mondiale pour les segments de production standardisables et délocalisables. C’est ainsi que l’on assiste à une gestion duale des ressources humaines dans les entreprises avec, d’un côté, les managers et la main-d’oeuvre la plus qualifiée qui sont surpayés, et, d’un autre côté, la grande majorité des salariés, y compris les chercheurs, qui est dévalorisée et dont les conditions de travail s’aggravent. Ceci explique de manière plus structurelle et plus profonde les causes profondes de la souffrance au travail et des suicides récents de cadres dans des secteurs pourtant réputés de haute technologie.

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